Entre deux phrases, au petit matin

Ce moment, dans le train, qui n’est plus la nuit et pas encore le jour ; cette heure incertaine que les horloges ne savent pas nommer, comme si le temps lui-même hésitait à poursuivre. Un soleil pâle se lève derrière des arbres dépouillés, fragile ponctuation dans la longue phrase du paysage. Le ciel ne tranche pas encore. Au loin, un bâtiment se laisse deviner dans la brume, silhouette provisoire, presque réticente à exister.

Entre le monde et le regard, il y a la vitre : sale, rayée, constellée de poussière, chargée de tous les voyages précédents. Elle ne montre pas seulement le paysage ; elle l’altère, le rature, le corrige. Elle est déjà une page, un brouillon au crayon papier, la première version d’un chapitre qui ne sait pas encore ce qu’il veut dire. Le réel s’y mêle aux traces anonymes laissées par d’autres mains, d’autres fronts, d’autres regards. On ne sait plus très bien ce que l’on contemple : le dehors, le dedans de la vitre, ou cette zone indécise où les deux se confondent.

C’est ainsi, exactement, que les mots arrivent, le matin, dans ces heures suspendues. Ils n’arrivent pas nets ni dociles. Mêlés encore aux restes de sommeil, aux phrases interrompues de la veille, aux images qui flottent encore sans s’être fixées nulle part. On croit tenir une idée, et c’est un souvenir ; on croit reconnaître un souvenir, et déjà l’invention l’a déplacé. Écrire consiste peut-être à accepter cette confusion première, à ne pas nettoyer trop vite la vitre. L’écrivain ne reproduit pas le réel : il consent à son trouble, il laisse passer la lumière à travers ses propres traces.

J’aurais pu attendre une image plus pure, un soleil plus franc, une netteté de carte postale. Mais ce flou-là disait plus juste. Il disait la naissance fragile d’une phrase avant qu’elle ne se fixe, la manière dont une pensée traverse l’esprit comme cette lumière traverse le verre sale : présente, tremblante, presque saisissable ; et déjà de l’autre côté.

[Photo © Joseph Vebret]

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