La poétique de l’imposture : du canular aux faux napoléoniens 

Il y a chez moi une fascination ancienne, presque coupable, pour les canulars littéraires et les grandes mystifications. Non pas une fascination naïve – je ne goûte guère le mensonge pour lui-même – mais une admiration véritable pour l’intelligence, la patience et parfois le génie pervers de ceux qui les conçoivent. Car un bon faux, un vrai canular, n’est jamais une simple tromperie : c’est une œuvre. Une œuvre bâtie avec les matériaux mêmes de la vérité.

J’ai toujours été frappé par cette zone trouble où l’érudition la plus rigoureuse devient l’instrument du mensonge le plus audacieux. L’imposteur véritable est d’abord un lecteur scrupuleux, un styliste attentif, un historien minutieux. Il ne trahit pas la réalité : il l’imite avec un tel soin qu’il finit par la supplanter.

C’est sans doute pour cela que je ne peux m’empêcher d’éprouver une forme de respect pour certaines figures emblématiques de la mystification. Léo Taxil, par exemple, dont j’ai pris plaisir à écrire la biographie, incarne à mes yeux cette alliance rare de cynisme, d’intelligence et de sens du spectacle. Il ne s’est pas contenté de tromper : il a construit, pierre après pierre, un édifice de crédulité où se sont engouffrés les lecteurs . Ses canulars antimaconniques, avec ses récits extravagants et ses révélations fabriquées, n’auraiten jamais tenu sans une connaissance fine des attentes de son époque.

Dans un registre différent, mais tout aussi fascinant, Denis Vrain Lucas reste l’un des faussaires les plus extraordinaires du XIXe siècle. Cet homme, avec une patience quasi monastique, a fabriqué des milliers de lettres attribuées à des figures historiques, de Pascal à Galilée, dans un français délicieusement anachronique. Et pourtant, il trompa des esprits brillants, dont le grand mathématicien Michel Chasles. Ce qui sidère, ce n’est pas seulement l’audace de l’entreprise, mais la manière dont le désir de croire vient toujours seconder le talent du faussaire.

Car c’est bien là le cœur du phénomène : aucun faux ne réussit seul. Il faut, en face, une attente, une crédulité, parfois même une complicité inconsciente. On ne croit jamais à un mensonge au hasard. On y croit parce qu’il nous arrange.

L’histoire littéraire regorge de ces moments délicieux où la frontière entre le vrai et le faux se fissure. Je pense à ce télégramme reçu par François Mauriac : « Enfer n’existe pas STOP Tu peux te dissiper STOP Préviens Claudel STOP Signé : André Gide ». On imagine la stupeur, le trouble, peut-être même le sourire. Était-ce une provocation, une plaisanterie, une mystification ? Peu importe, au fond : en quelques mots, tout un système vacille, ne serait-ce qu’un instant.

Et puis, il y a ces moments où l’on devient soi-même la cible potentielle du faux.

Je m’en suis aperçu très concrètement lorsque j’ai commencé à travailler sur un récit consacré au comte Léon, ce fils naturel de Napoléon dont l’existence flotte à la lisière de l’histoire officielle. Très vite, comme toujours dans ce type de sujet, surgissent des documents, des correspondances, des fragments d’archives — autant de promesses d’éclaircissement. Mais à mesure que j’avançais, un doute s’est insinué. Certains livres présentaient cette étrange perfection qui trahit parfois les faux les mieux construits. Trop cohérents, trop explicatifs, trop conformes à l’image que l’on se fait rétrospectivement des événements. J’ai compris, non sans une certaine jubilation mêlée d’inquiétude, que j’étais peut-être en train de frôler le piège. Car Napoléon, plus que tout autre personnage historique, a suscité une production ininterrompue de faux, de pseudo-mémoires, de correspondances apocryphes et de témoignages arrangés. Dès son vivant, et plus encore après sa mort, sa figure est devenue un champ de projection idéal pour les faussaires, les mythographes, les pouvoirs publics et les écrivains en quête de légende.

À partir de là, il devenait impossible de ne pas élargir la perspective. Ce qui devait être un récit sur un fils oublié s’est transformé, peu à peu, en une exploration beaucoup plus vaste : celle de tous ces textes faux qui gravitent autour de Napoléon. Faux mémoires attribués à des proches, lettres inventées, confidences reconstruites, souvenirs embellis ou entièrement fabriqués ; toute une littérature parallèle s’est développée, brouillant durablement les frontières entre histoire et fiction.

Et c’est peut-être là, au fond, que réside mon véritable intérêt. Non pas dans la dénonciation des faux, ni même dans leur simple catalogue, mais dans ce qu’ils révèlent de notre rapport à la vérité. Chaque mystification est un miroir : elle nous montre ce que nous voulons croire, ce que nous sommes prêts à accepter, et parfois ce que nous espérons secrètement être vrai.

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[Illustration : Napoléon Ier dictant ses mémoires aux généraux Montholon et Gourgaud en présence du grand-maréchal Bertrand et du comte de Las Cases, Jean-Baptiste Mauzaisse, vers 1840 – WikipSQ/Wikimedias Commons]

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