La voix de Céline

Il est des soirées qui n’annoncent rien et qui, pourtant, vous donnent tout. Hier soir, à la Maison des associations de Chamalières, Stanislas de La Tousche était seul en scène dans Mort à crédit. Céline réduit à son principe actif : la voix, la rage, le souffle court, le rythme, cette matière convulsive de la langue que l’acteur incarnait avec une justesse saisissante et cette ressemblance troublante qui semblait, par instants, abolir la distance entre l’homme qui joue et l’écrivain qu’il incarne.

Je savais, bien sûr, ce que Céline avait mis dans ce livre. Ou plutôt je croyais le savoir. On croit toujours savoir, jusqu’à ce que le théâtre vous rappelle qu’un texte n’est jamais tout à fait lu tant qu’il n’a pas été entendu. Mort à crédit n’est pas seulement un roman : c’est un laboratoire de la langue, l’endroit où Céline pousse jusqu’à l’extrême cette « petite musique » inaugurée dans Voyage au bout de la nuit. La phrase renonce à l’allure classique ; elle trébuche, se cabre, repart, tourne court, s’enfle de répétitions, de cris rentrés, de silences à vif. Sur la page, on en perçoit l’audace. Sur scène, on en reçoit la secousse. Dans la bouche de Stanislas, chaque point de suspension devenait une respiration haletante, chaque rupture une syncope, chaque accélération une montée d’angoisse. Le texte cessait d’être seulement de l’encre : il redevenait souffle, nerf, voix ; une voix qui ne vous lâche plus.

J’avais été invité à prendre la parole après le spectacle. Il était impossible d’éluder ce qui, chez Céline, demeure moralement irrecevable : les pamphlets, la haine, la fuite, tout ce qui fait de lui un écrivain majeur et un homme détestable. J’ai dit ce que je crois profondément : le talent n’excuse rien. Il n’absout pas, ne compense pas, n’efface rien. Il coexiste avec l’abjection, et c’est précisément cette coexistence qui nous met mal à l’aise.

Puis j’ai tenté de dire ce qui, pour moi, constitue le cœur de l’expérience célinienne : Céline se lit autant qu’il s’écoute. Sa ponctuation, ses points de suspension comme autant de respirations brèves, ses ruptures, ses phrases qui semblent se fracasser en plein vol, tout cela n’est pas du désordre mais une partition. On ne comprend vraiment Céline qu’en acceptant de le laisser passer par la voix : la sienne, lorsqu’il écrivait à haute voix ; ou celle d’un acteur capable d’entendre, sous la brutalité apparente, l’extraordinaire précision de cette musique.

Ces moments-là m’intimident toujours un peu. Non à cause de la prise de parole elle-même, mais en raison de ce qu’elle exige : retrouver ses propres mots après avoir été traversé par ceux d’un autre. Céline ne laisse pas indemne. Il faut un instant pour reprendre pied, pour que la langue redevienne la vôtre.

Je dois être honnête : Céline n’est pas mon auteur préféré. Je suis du XIXe siècle, foncièrement, la phrase construite, l’architecture narrative, la prose qui tient debout toute seule. Céline dynamite tout ça, et ce n’est pas ce qui m’attire en littérature. Mais je ne peux pas nier, personne ne le peut sérieusement, qu’il y a eu un avant et un après, comme avec Proust. Deux séismes, deux façons différentes de rendre la littérature irréversible. On peut ne pas aimer, on ne peut pas ignorer.

Puis le restaurant, qui n’était pas prévu. Le Royal Saint Mart, ancien palace du XIXᵉ siècle, a gardé ce charme désuet des lieux qui n’ont pas cherché à se moderniser à tout prix. Des murs un peu passés, des boiseries patinées, une élégance sereine, presque distraite, cette manière tranquille d’ignorer les modes, un lieu qui me convient et me correspond.

Stanislas en face de moi. La complicité est venue vite, comme elle vient parfois lorsqu’on découvre que l’on habite depuis longtemps le même territoire intérieur sans s’être encore croisés. Nous avons parlé de ce que le théâtre fait à un texte, de ce que la scène révèle et qu’aucune lecture solitaire ne suffit à atteindre : la manière dont un monologue appelle un regard, dont une phrase trouve son vrai tempo parce qu’il y a, devant elle, des corps, une attente, des respirations partagées. Nous avons évoqué aussi cette étrange alchimie par laquelle un acteur prête sa vie à un texte sans jamais s’y dissoudre : on croit voir Céline, c’est en réalité Stanislas qu’on regarde, et c’est pourtant la phrase de Céline qui s’impose, comme si les deux se superposaient un instant.

En rentrant, tard, j’ai éprouvé cette impression rare, fugace, d’avoir été exactement là où je devais être. La plupart du temps, nous sommes simplement là où nous sommes. Nous traversons les jours comme nous pouvons, nous remplissons les cases, nous passons à la suite. Et puis, parfois, une soirée vous rappelle qu’il existe des instants où tout s’accorde : un texte, une voix, un lieu, une rencontre. Rien ne change vraiment. Mais la vie, pour un moment, s’éclaire.

[Hall du Royal Saint Mart à Royat – photo © Joseph Vebret, traitée à l’IA]

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