Le premier mensonge n’est pas un fait inventé mais une manipulation linguistique systématique. Tous les pamphlets refusent d’appeler l’Empereur « Napoléon » et insistent sur l’orthographe italienne « Buonaparte ». Ce choix est délibéré : il rappelle constamment ses origines corses et italiennes, en fait un « étranger » qui aurait usurpé une couronne qui ne lui revenait pas. Chateaubriand qualifie d’emblée « l’aventurier corse » de « fatal étranger » et insiste sur sa « famille demi-africaine ». Des pamphlets l’appellent « Nicolas Buonaparte, Corse de naissance » ou le comparent à Philippe de Macédoine et Denys de Syracuse, deux « tyrans étrangers » de l’Antiquité. Ce traitement onomastique construit une figure d’altérité radicale destinée à dépouiller Napoléon de toute légitimité française.
La construction mythologique la plus durable est celle de « l’Ogre de Corse », être monstrueux, insatiable, nourrissant sa puissance de la chair et du sang de ses soldats. Ce thème se décline sous plusieurs formes.
D’abord, l’animalisation et la diabolisation. Dans les pamphlets de 1814, Napoléon est traité de « chéri de Satan », d’« Attila-Croquemitaine », de suppôt de Belzébuth. Des titres entiers jouent sur le registre infernal : Épître du diable à Buonaparte, signé Lucifer (1814), Le Diable prophète, ou Petit entretien amical entre Astarot et Napoléon (1814). Ces textes puisent dans une culture populaire du diable et de la sorcellerie pour rendre palpable l’inhumanité supposée de l’Empereur.
Ensuite, l’accusation de tyrannie au-delà de toute tyrannie connue. Des pamphlets comme Robespierre et Buonaparte, ou les deux tyrannies (1814) ou Les Jacobins et Buonaparte, essai historique sur l’alliance des deux tyrannies (Masse, 1815) établissent une équivalence, ou même une supériorité dans l’horreur, entre Napoléon et Robespierre. Des textes consacrés aux prisons d’État impériales, comme l’Histoire générale des prisons sous le règne de Buonaparte (Giraud, 1814) ou le Tableau historique des prisons d’État (Ève, 1814), décrivent un goulag napoléonien dont les chiffres et les conditions sont systématiquement exagérés.
Parmi toutes les accusations, celle d’avoir empoisonné ses propres malades est la plus élaborée, car elle s’appuie sur des faits réels qu’elle déforme méthodiquement. En 1799, lors de la campagne d’Égypte, des soldats français atteints de la peste et incapables de se déplacer se trouvaient bloqués à Jaffa. Napoléon aurait demandé à son médecin-chef Desgenettes d’administrer aux mourants une dose d’opium suffisante pour abréger leur agonie plutôt que de les laisser aux mains des Ottomans. Desgenettes refusa au nom de la déontologie médicale. La question a été disputée ; certains historiens pensent que l’ordre fut donné verbalement et partiellement exécuté. Les Britanniques, qui récupèrent des survivants à Jaffa lors de leur arrivée, exploitèrent l’affaire dans leur propre presse.
En 1814, les pamphlets français reprennent cette histoire en la dépouillant de tout contexte : le Buonaparte en Égypte, ou Détails sur le massacre et l’empoisonnement des prisonniers et des malades de Jaffa (1814) transforme ce qui était, au pire, une délibération militaire tragique en crime sadique prémédité. Aucune nuance, aucune explication stratégique. La décision d’euthanasier des soldats mourants pour qu’ils ne tombent pas aux mains de l’ennemi devient le signe d’une cruauté gratuite et calculée. Cette version noircit la réalité pour forger un stéréotype moral : l’homme qui tue ses propres soldats comme on abat un animal inutile.
En 1815 paraît un pamphlet de 80 pages intitulé Bigamie de Napoléon Buonaparte, signé du comte de Firmas-Périès. L’argument juridico-canonique est le suivant : Napoléon avait épousé Joséphine civilement en 1796, puis avait fait célébrer un mariage religieux à la veille du sacre impérial (la nuit du 1er décembre 1804), sous la pression du pape Pie VII. En 1809, il obtient le divorce et épouse Marie-Louise en 1810. Les libellistes prétendent que le mariage religieux de 1804 avait une validité canonique que le divorce civil de 1809 ne pouvait pas effacer, rendant ainsi le second mariage bigame aux yeux de l’Église. L’argument n’est pas entièrement fantaisiste, il existe une vraie zone grise juridique, mais dans le contexte de la Restauration catholique, il visait avant tout à disqualifier moralement et religieusement l’Empereur aux yeux d’une France dont on entendait restaurer les valeurs chrétiennes. Le pamphlet joue sur la répugnance religieuse que le mot « bigamie » suscite dans une société où le mariage catholique demeure le fondement de l’ordre moral.
L’une des charges les plus répandues dans les pamphlets est d’imputer à Napoléon un bilan humain monstrueux dont les chiffres sont présentés comme établis alors qu’ils sont purement inventés. Des accusations de « millions de morts » circulent dès 1814 sans aucune base documentaire. Cette inflation des chiffres est d’autant plus difficile à réfuter que les registres de conscription et les statistiques militaires de l’Empire sont dispersés, lacunaires et partiellement détruits.
L’historien Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, a montré que le premier bilan un peu sérieux des pertes françaises ne fut établi qu’à partir des années 1830 par Hargenvilliers, chef de la division de la conscription sous l’Empire, qui évalua à 1,7 million les pertes militaires de la France pour 1804-1815, un chiffre qui tendrait, pour absurde qu’il soit, à montrer que presque tous les mobilisés auraient péri. Ce chiffre fut repris et amplifié au fil du siècle par des historiens comme Hippolyte Taine, qui y ajouta encore 2 millions de soldats européens. Les recherches modernes, fondées sur le dépouillement des registres matricules, aboutissent à des estimations très différentes : de 600 000 à 1 million de morts français pour 2,2 millions de mobilisés, et un total européen de 2 à 2,5 millions de morts, militaires et civils confondus. Le gonflement propagandiste des chiffres a longtemps obscurci les travaux des historiens sérieux.
La retraite précipitée de Bonaparte qui abandonne son armée en Égypte pour rejoindre la France (1799), où il prépare le coup d’État du 18-Brumaire, est un fait historique avéré. La propagande impériale l’avait soigneusement dissimulé pendant quinze ans. Les pamphlets de 1814 s’en emparent et le grossissent en lâcheté caractérisée et calculée. Ce départ est présenté comme le signe d’un cynisme sans fond : Napoléon aurait abandonné froidement des dizaines de milliers d’hommes à leur sort pour aller satisfaire son ambition personnelle en France. Dans ce récit, l’aspect proprement stratégique, le choix d’aller prendre le pouvoir en métropole pour mieux continuer la guerre, est entièrement effacé. L’accusation est d’autant plus efficace qu’elle s’articule à d’autres griefs liés à l’Égypte : le massacre des prisonniers de Jaffa, l’empoisonnement des malades, et la rumeur, diffusée par la presse anglaise depuis les années 1797-1798, d’une « conversion à l’islam » lors du séjour égyptien, présentée comme la preuve d’une absence totale de convictions morales.
La presse d’opposition anglaise, notamment les journaux en exil publiés à Londres par Jean-Gabriel Peltier (Paris pendant l’année, puis l’Ambigu), avait depuis la fin du XVIIIe siècle alimenté des rumeurs sexuelles sur Napoléon et sa famille. Ces calomnies reprennent les procédés classiques du libelle pornographique politique, dont le modèle avait été forgé à Londres et à Amsterdam contre Marie-Antoinette.
Les sœurs de Napoléon y sont dépeintes comme « vendant leurs charmes » ; des allusions sont faites à des relations supposément incestueuses. Ces ragots, repris à demi-mot dans les pamphlets français de 1814, obéissent à une logique bien identifiée : désacraliser le pouvoir par la souillure sexuelle. Ce mécanisme, déjà théorisé au XVIIIe siècle dans les libelles royaux, fonctionne en 1814 selon le même principe : il s’agit de rendre répugnant ce qui a été glorieux, de renverser le sacré en obscène pour annuler l’effet de la propagande impériale.
La palme du pamphlet absurde revient sans conteste à Jean-Baptiste Pérès, bibliothécaire d’Agen, qui publie en 1827 un texte intitulé Comme quoi Napoléon n’a jamais existé ou Grand Erratum source d’un nombre infini d’errata à noter dans l’histoire du XIXe siècle. Pérès applique à la figure de Napoléon les méthodes de la critique mythologique développées par Charles-François Dupuis pour « démontrer » que Jésus n’était qu’une allégorie solaire. Par un raisonnement faussement rigoureux, il « prouve » que Napoléon n’est lui-même qu’un mythe : « Napoléon » signifiant en grec « lion du désert », symbole solaire , né en Corse (île de la beauté, image de l’aurore), ses douze maréchaux correspondent aux douze signes du zodiaque, et ainsi de suite…
Ce texte, initialement conçu comme une satire brillante de la méthode mythologique appliquée à l’Antiquité chrétienne, finit par circuler comme une démonstration sérieuse chez certains lecteurs. Il représente, dans sa forme la plus accomplie, la logique même du pamphlet : faire passer l’absurde pour le vrai, ruiner la réalité au profit de la fiction polémique.
L’ampleur et la violence de cette campagne pamphlétaire ont produit un effet exactement inverse à celui escompté. L’historien Jean Tulard, qui a consacré à ce sujet son Anti-Napoléon. La légende noire de l’Empereur (1965, réédité en Folio en 2013), l’a bien montré : en construisant un Napoléon « Machiavel dictateur, nullité couronnée, joujou de la Révolution, obsédé sexuel, chéri de Satan, empoisonneur de soldats, Attila-Croquemitaine », les pamphlétaires ont forgé une figure d’une stature mythologique extraordinaire. Un personnage ordinaire n’aurait pas justifié une telle haine organisée.
Le gouvernement de la Restauration a commis ce que les historiens appellent une faute stratégique de mémoire : en effaçant systématiquement les traces de l’Empire – licenciant les vétérans de la Grande Armée, interdisant les journaux bonapartistes, supprimant les monuments –, il a transformé des centaines de milliers d’anciens soldats en agents involontaires de la nostalgie. Répandus dans tout le corps social, ces vétérans ont diffusé la contre-légende, celle du grand Napoléon trahi et martyrisé, dont le Mémorial de Sainte-Hélène dicté par l’Empereur lui-même à Las Cases (publié en 1823) allait devenir la Bible. Un tableau de Mauzaisse, Napoléon, allégorie, anticipe sur le mouvement romantique qui fera de lui, dans les années 1830, un héros byronien.
Le retour des cendres, le 15 décembre 1840, est la réponse la plus éclatante à toute la littérature de haine de 1814. Le million de Parisiens qui s’agglutine sur le parcours funèbre, des Invalides à l’Arc de triomphe, dit que la légende noire a échoué et que la légende dorée lui a survécu.
[Illustration : Jean-Baptiste Mauzaisse, Napoléon, allégorie – Sebastian Nizan/Wikimedia Commons]