Au matin du 6 avril 1814, Napoléon signe son abdication à Fontainebleau. Dans les jours et les semaines qui suivent, Paris est submergé par un flot de brochures, d’estampes satiriques et de pamphlets que la chute de l’Empire a soudain rendu possible. En moins d’un an, des dizaines de textes taillent en pièces la légende impériale, non par un souci de vérité historique, mais pour servir la cause de la Restauration bourbonienne. Cette littérature de combat, que l’historien Jean Tulard a qualifiée de véritable « bréviaire de la haine », constitue l’un des épisodes les plus significatifs de la propagande politique dans la France du XIXe siècle. Elle construit, pierre à pierre, une image de Napoléon en tyran sanguinaire, en usurpateur étranger, en monstre diabolique, image qui, paradoxalement, contribuera à entretenir sa légende autant qu’à la combattre.
Pour comprendre l’avalanche pamphlétaire de 1814, il faut mesurer l’ampleur du silence qui l’a précédée. Sous l’Empire, la presse et l’édition sont soumises à un régime de contrôle particulièrement serré. Le décret du 5 février 1810 place l’ensemble des imprimeurs sous tutelle administrative : pour obtenir leur brevet, ils doivent justifier non seulement de leur compétence, mais surtout de leur « attachement à la patrie et au souverain ». Napoléon lui-même résume sa doctrine sans ambages lors d’une séance du Conseil d’État en décembre 1809 : « L’imprimerie n’est point un commerce, c’est un état qui intéresse la politique et un arsenal qu’il importe de ne pas mettre à la disposition de tout le monde. » À l’apogée du système, à Paris, seuls quatre journaux « politiques » sont autorisés, chacun surveillé par un censeur attitré.
Lorsque le Sénat conservateur prononce la déchéance de l’Empereur le 3 avril 1814, il reconnaît lui-même, non sans cynisme, que Napoléon a « constamment soumis la liberté de la presse à la censure arbitraire de sa police, et qu’en même temps il s’est toujours servi de la presse pour remplir la France et l’Europe de faits controuvés, de maximes fausses, de doctrines favorables au despotisme ». Deux jours plus tard, la Constitution du 6 avril proclame que « la liberté de la presse est entière ». Le verrou saute. Certains imprimeurs, interprétant la nouvelle comme un blanc-seing absolu, mettent en circulation des brochures sans même attendre les formalités légales de déclaration.
Le gouvernement de la première Restauration se retrouve rapidement en porte-à-faux : hostile à la presse bonapartiste et républicaine, il rétablit dès le 21 octobre 1814 l’autorisation préalable de publication et rouvre une censure. Mais dans la période d’entre-deux qui s’étend du printemps à l’automne 1814, des dizaines de textes à charge contre Napoléon paraissent sans encombre, voire avec la bienveillance tacite des nouvelles autorités.
Les pamphlets de 1814-1815 forment un corpus immense. La Fondation Napoléon a recensé, dans le seul fonds numérique de la Bibliothèque nationale (Gallica), plus de cent références pour les années 1814 et 1815. Encore ce chiffre ne représente-t-il qu’une partie des publications effectives : nombre de brochures éphémères, imprimées à quelques centaines d’exemplaires, n’ont pas survécu.
Les auteurs appartiennent à des horizons très divers. On distingue plusieurs cercles :
Les grands noms de la contre-révolution littéraire, au premier rang desquels François-René de Chateaubriand, dont le pamphlet De Buonaparte et des Bourbons, et de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes (avril 1814) est le texte le plus retentissant de la saison. Chateaubriand précisera plus tard avoir rédigé ce texte alors que « Buonaparte était encore à Fontainebleau avec 50 ou 60 mille hommes » et qu’en cas de revers, « il n’y avait que la fuite la plus prompte qui pût [le] dérober à la mort ». Un courage rétrospectif qui dit beaucoup sur l’atmosphère du moment.
Des pamphlétaires de second rang, souvent anonymes ou publiés sous pseudonyme, qui signent L’Ogre de Corse (C.-J. Rougemaître de Dieuze), Le Trône perdu, ou La Chute du Corse (Auguste Talbot), Napoleon, ou Le Corse dévoilé (François Chéron) ou encore La Vie de Nicolas, pot-pourri. Ces textes bas de gamme visent une audience populaire et circulent à faible coût.
Des opportunistes de la plume, anciens serviteurs ou flatteurs du régime impérial reconvertis du jour au lendemain, dont les libelles– Aveux de quelques serviteurs de Napoléon (1814), La Contrition des amis de Bonaparte – sont particulièrement savoureux dans leur abjection.
Des clercs et des prédicateurs royalistes qui, depuis les chaires et les pamphlets religieux, dénoncent Napoléon comme un agent du démon, broyeur d’âmes et violateur de la loi divine.
La diffusion de ces textes emprunte les canaux habituels du marché éditorial parisien. Des libraires comme Delaunay, Le Normant ou les marchands de « nouveautés » du Palais-Royal écoulent les brochures à prix modique. Certains recueils en regroupent dix ou vingt sous une même couverture, facilitant ainsi la circulation d’une littérature à laquelle l’unité de papier et la légèreté du format confèrent une mobilité maximale.
De Buonaparte et des Bourbons mérite une attention particulière. Paru le 31 mars 1814, soit au lendemain immédiat de la capitulation de Paris, le pamphlet connaît plusieurs éditions en quelques semaines. Chateaubriand lui-même affirmera, peut-être avec quelque forfanterie, qu’il a « rappelé aux Français le souvenir de leurs rois légitimes et joué un rôle de premier plan dans la restauration de la monarchie ». Le texte se compose de trois parties : une dénonciation féroce de l’« étranger » Buonaparte, un plaidoyer pour les Bourbons légitimes, et une justification laborieuse de l’invasion étrangère alliée. Ce qui en fait la puissance, c’est moins son argumentation que son style, une « violence torrentielle » qui a conduit un commentateur moderne à le comparer aux Tragiques d’Agrippa d’Aubigné et aux Châtiments de Victor Hugo. Napoléon y est un « fatal étranger » traînant après lui « sa famille demi-africaine », un parvenu ayant « affermi son pouvoir sur les ruines de tout un peuple », un « tyran des nations » dont le seul programme est la destruction.
Le retour de Napoléon de l’île d’Elbe (mars 1815) et les Cent-Jours relancent la machine à pamphlets avec une intensité redoublée. Aux thèmes de 1814 s’ajoutent la trahison, le parjure et la menace de guerre civile. La Fondation Napoléon recense pour cette seule année de nouvelles séries d’estampes satiriques, de contre-pamphlets et de pièces en vers. Parmi les publications notables, le Buonaparte dévoilé par lui-même), présenté à la duchesse d’Angoulême lors de son passage à Rouen, ou encore Les Mensonges de Bonaparte dévoilés. L’épithète « dévoilé » est significative : les pamphlets se présentent tous comme des révélations, des démasquages d’une vérité longtemps occultée par la propagande impériale.
La légende noire française de 1814 n’invente pas tout. Elle hérite d’un fond iconographique et rhétorique considérable, développé depuis la fin des années 1790 par les caricaturistes britanniques. James Gillray, Thomas Rowlandson et Isaac Cruikshank ont construit, pièce à pièce, un répertoire d’images hostiles à Napoléon : nain tyrannique, araignée dévorant l’Europe, dragon soufflant le feu sur les nations. Cet « arsenal de cruauté et de démesure », diffusé clandestinement sur le continent malgré le blocus continental, nourrit directement les pamphlets français. L’image de « l’Ogre corse » qui envahit la littérature de 1814 est, pour une bonne part, une importation britannique adaptée aux besoins d’un public royaliste français.
[Illustration : Mort de Napoléon (5 mai 1821), peint par Charles de Steuben; gravé par Jean-Pierre-Marie Jazet. Library of Congress]