Quand on voyage – Théophile Gautier

Théophile Gautier, dans ce volume publié en 1865 chez Michel Lévy frères, nous convie à une promenade dans l’espace et dans le temps, une déambulation qui reflète autant ses pérégrinations réelles que la philosophie esthétique qui anime toute son œuvre. Quand on voyage rassemble une série de récits initialement parus dans la presse, témoignant de cette double activité qui caractérise l’auteur : écrivain et journaliste, poète et critique, artiste et observateur du monde. Ces textes nous transportent de Cherbourg au Mont Saint-Michel, de la Normandie à l’Espagne septentrionale, des villes d’eaux allemandes aux splendeurs italiennes de Venise et Florence, composant ainsi une mosaïque d’impressions où se déploie tout le talent descriptif de celui que Baudelaire considérait comme un maître.

Né à Tarbes en 1811 et mort à Neuilly-sur-Seine en 1872, Théophile Gautier s’impose très tôt comme l’une des figures majeures du romantisme français, avant de devenir, aux yeux de la génération suivante, un maître en matière de style et de rigueur formelle. D’abord attiré par la peinture, formé dans l’atelier de Louis-Édouard Rioult, il est vite happé par la vie littéraire parisienne : sa participation à la fameuse bataille d’Hernani, son amitié avec Gérard de Nerval et la protection de Victor Hugo l’installent au cœur du cénacle romantique, où il se fait remarquer autant par sa tenue dandy que par l’audace de ses premiers écrits.

La carrière de Gautier épouse presque tous les genres : poésie, roman, nouvelle fantastique, théâtre, critique d’art, chronique journalistique et littérature de voyage. Ses premiers recueils poétiques, de Poésies à Albertus et La Comédie de la mort, prolongent l’imaginaire romantique, tandis que des récits comme Les Jeunes-France ou Mademoiselle de Maupin (1835) annoncent déjà une prise de distance ironique à l’égard des excès sentimentaux du mouvement. Formulée dans la préface de ce dernier roman, sa doctrine de « l’art pour l’art » marquera durablement le xixᵉ siècle et fera de lui la référence théorique et pratique des poètes parnassiens.

L’œuvre romanesque de Gautier mêle volontiers fantaisie, érudition et goût du pittoresque. Le Roman de la momie (1858) transpose sa fascination pour l’Orient et l’archéologie dans un récit où l’exactitude documentaire sert une rêverie antique puissamment imagée. Avec Le Capitaine Fracasse (1863), longuement mûri, il offre l’un des grands romans de cape et d’épée du XIXᵉ siècle, nourri de pastiche historique, de théâtre de tréteaux et d’hommages à la tradition baroque. À côté de ces œuvres de large souffle, ses contes fantastiques, La Morte amoureuse, Arria Marcella, Le Pied de momie, Spirite, constituent une part essentielle de sa production en prose, où le surnaturel surgit au cœur d’un univers minutieusement décrit.

Gautier est aussi l’un des grands critiques d’art de son temps. Ses comptes rendus de Salons, ses chroniques musicales et théâtrales, ses portraits d’écrivains et de peintres, dispersés dans la presse, dessinent une pratique moderne de la critique, attentive aux œuvres, aux formes et aux styles plutôt qu’aux systèmes et aux doctrines. Cette activité journalistique, dont l’ampleur est considérable, lui assure des revenus, mais contribue aussi à façonner un regard sur l’art qui prolonge sa théorie de l’autonomie esthétique.

Enfin, Gautier est l’un des grands écrivains-voyageurs du siècle, au même titre que Chateaubriand ou Mérimée, mais avec une tonalité propre. Ses voyages nourrissent des recueils comme Voyage en Espagne (1843), des séries d’articles et de nombreux textes ultérieurement rassemblés, où le regard du poète et de l’amateur d’art prime sur toute ambition encyclopédique.

Dans cette œuvre viatique abondante, Quand on voyage occupe une place singulière, au croisement du reportage, de la chronique mondaine et du poème en prose, et vient condenser plus de trente ans d’exercices du regard sur l’Europe et le bassin méditerranéen.

Publié en 1865, ce volume nous convie à une promenade dans l’espace et dans le temps, une déambulation qui reflète autant ses pérégrinations réelles que la philosophie esthétique qui anime toute son œuvre. Quand on voyage rassemble une série de récits initialement parus dans la presse, témoignant de cette double activité qui caractérise l’auteur : écrivain et journaliste, poète et critique, artiste et observateur du monde. Ces textes nous transportent de Cherbourg au Mont Saint-Michel, de la Normandie à l’Espagne septentrionale, des villes d’eaux allemandes aux splendeurs italiennes de Venise et Florence, composant ainsi une mosaïque d’impressions où se déploie tout le talent descriptif de celui que Baudelaire considérait comme un maître.

Théophile Gautier occupe alors, dans le panorama littéraire du Second Empire, une place singulière. En cette année 1865, l’écrivain approche de la cinquantaine et jouit d’une réputation solidement établie. Familier de la cour impériale depuis qu’il a accepté de Napoléon III une pension en 1863, il collabore au Moniteur universel, le journal officiel du régime, tout en poursuivant une activité journalistique intense qui représente les trois quarts de son œuvre. Cette même année voit la publication de Spirite, nouvelle fantastique qui paraît en feuilleton dans le Moniteur, confirmant la diversité de son talent. Pourtant, malgré cette reconnaissance, l’Académie française lui restera fermée, et Gautier échouera à trois reprises dans ses candidatures entre 1867 et 1869.

Le contexte de 1865 est celui d’un Second Empire qui évolue vers plus de libéralisme après une phase autoritaire. La prospérité économique, les transformations urbaines, les expositions universelles et le développement des chemins de fer modifient profondément le rapport des Français à l’espace et au temps. La littérature connaît un âge d’or : Flaubert vient de publier Salammbô en 1862, Hugo continue d’écrire dans son exil de Guernesey, tandis que le réalisme évolue vers le naturalisme.

C’est dans ce climat intellectuel effervescent que Gautier publie Quand on voyage, offrant au lecteur une alternative au récit de voyage traditionnel : non pas l’exploration méthodique d’un territoire inconnu, mais une suite de tableaux où l’art de voir prime sur l’accumulation d’informations pratiques.

Dès les années 1830, Gautier s’est distingué par sa théorie de « l’art pour l’art », formulée dans la célèbre préface de Mademoiselle de Maupin en 1835. Selon cette doctrine, l’art n’a pas à servir de fonction morale ou didactique : sa seule fin est la beauté. Cette conception imprègne profondément ses récits de voyage. Là où d’autres voyageurs cherchent l’instruction, la confirmation de préjugés ou l’exaltation patriotique, Gautier cherche avant tout des sensations esthétiques, des couleurs, des formes, des lumières. Il se définit lui-même comme un « daguerréotype littéraire », un « descripteur » qui tente de fixer sur le papier ce que son œil perçoit.

Cette approche singulière transparaît dans chacun des textes qui composent Quand on voyage. Le Mont Saint-Michel n’est pas simplement un monument historique, mais une « pittoresque silhouette » qui s’élève « comme un énorme bloc erratique ». La course de taureaux à Saint-Esprit devient un spectacle chromatique où s’affrontent les rouges, les ors et les noirs. Les villes d’eaux allemandes – Wiesbaden, Stuttgart, Baden – offrent leurs façades, leurs jardins, leurs foules élégantes à la contemplation désintéressée de l’artiste. Venise et Florence ne sont pas abordées sous l’angle de l’érudition archéologique, mais comme des musées à ciel ouvert où chaque rue, chaque palais, chaque tableau rencontré nourrit la rêverie esthétique.

La formation initiale de Gautier explique en grande partie son rapport au monde. Avant de devenir écrivain, il avait fréquenté l’atelier du peintre Louis-Édouard Rioult et s’était destiné à une carrière de peintre. En 1829, son ami Gérard de Nerval l’introduit dans les milieux littéraires et Victor Hugo le convainc de sa vocation d’écrivain. Mais Gautier n’abandonne jamais complètement la peinture : il la transpose dans l’écriture. « Quel grand peintre j’aurais été ! » confiera-t-il en 1872, à l’aube de sa mort, exprimant ce regret atténué par les douceurs de l’écriture. Cette nostalgie picturale traverse toute son œuvre et fait de lui un « poète et peintre à la fois » comme il se qualifie lui-même.

Dans ses descriptions, Gautier convoque constamment des références picturales. Il ne peut décrire un paysage ou une personne sans penser à des tableaux, à des types préexistants. La peinture devient ainsi une médiation entre le réel et sa représentation littéraire. Son vocabulaire emprunte au lexique des arts plastiques : il parle de « tons », de « modelé », de « relief », de « silhouette ». Il revendique d’avoir « mis sur la palette du style tous les tons de l’aurore et toutes les nuances du couchant ». Cette écriture « coloriste » et « artiste », qui donne au détail une importance capitale, établit de nouvelles normes pour l’esthétique littéraire et influence profondément les générations suivantes.

Depuis son premier voyage en Belgique avec Nerval en 1836 jusqu’à son séjour en Égypte en 1869 pour l’inauguration du canal de Suez, Théophile Gautier parcourt inlassablement l’Europe et le bassin méditerranéen. L’Espagne en 1840, l’Algérie en 1845, l’Italie en 1850, Constantinople et la Grèce en 1852, la Russie en 1858-1859 et 1861 : chacun de ces voyages donne lieu à des publications qui enrichissent considérablement la littérature viatique française.

Ce qui distingue Gautier, c’est que ses voyages sont financés par les journaux pour lesquels il travaille, principalement La Presse puis le Moniteur universel. Cette condition de « feuilletoniste » en déplacement crée une tension féconde entre contraintes professionnelles et liberté créatrice. Gautier doit satisfaire la curiosité de ses lecteurs, leur fournir de la « couleur locale », du pittoresque, de l’exotisme. Mais il refuse les facilités du genre : il ne veut pas être un simple compilateur d’informations pratiques. « Nous n’en savons absolument rien », répond-il plaisamment à ceux qui lui demandent des statistiques sur le mouvement portuaire de Hambourg, « mais, sans nous, vous ignoreriez à jamais qu’il existe dans cette bonne ville hanséatique des omnibus couleur de chair ».

Cette désinvolture apparente cache une méthode rigoureuse. Gautier voyage avec un carnet où il consigne sur place tous les détails de son périple. Il lit abondamment avant et pendant ses déplacements, accumulant un vocabulaire spécialisé qui lui permet de décrire avec précision les costumes, les architectures, les rituels des pays visités. Sa mémoire prodigieuse lui permet de mobiliser cette documentation au service de sa plume. Le résultat est une forme de réalisme poétique qui transcende l’opposition entre objectivité documentaire et subjectivité lyrique.

Le volume qui nous occupe présente une structure apparemment disparate, mais profondément cohérente. Il s’ouvre sur l’inauguration du bassin Napoléon à Cherbourg, événement officiel du Second Empire qui permet à Gautier d’observer les fastes et les protocoles du régime. Le Mont Saint-Michel offre ensuite un contraste saisissant : le monument médiéval, avec ses légendes et ses marées spectaculaires, appartient à un temps révolu que la modernité n’a pas encore totalement dissous. La course de taureaux à Saint-Esprit, aux confins de la France et de l’Espagne, ramène Gautier vers ce pays qui l’a tant marqué lors de son grand voyage de 1840.

Les villes d’eaux allemandes – Wiesbaden, Stuttgart, Baden – représentent une autre facette de l’Europe contemporaine : celle des loisirs bourgeois, des cures thermales, des casinos, de la sociabilité mondaine. Gautier y observe les mœurs de son temps avec un mélange d’ironie et de sympathie. Puis vient le diptyque italien, Venise et Florence, deux villes-musées où l’auteur peut donner libre cours à sa passion pour les arts. Ces pages comptent parmi les plus belles du recueil, témoignant de cette affinité profonde que Gautier éprouve pour l’Italie, visitée en 1850 dans des circonstances parfois difficiles.

Le texte le plus long du volume, « El Ferro Carril », relate l’inauguration du chemin de fer du nord de l’Espagne en 1864. Ce récit occupe près d’un tiers du livre et permet à Gautier de retrouver l’Espagne qu’il avait découverte vingt-quatre ans plus tôt. La confrontation entre ses souvenirs et la réalité présente, entre l’Espagne romantique et l’Espagne moderne que le chemin de fer vient désormais relier à l’Europe, produit des pages mélancoliques où perce la conscience que le pittoresque s’efface devant le progrès. Le volume se clôt sur « Une promenade au hasard », titre programmatique qui résume bien la philosophie du livre : le voyage n’est pas une entreprise méthodique de connaissance, mais une disponibilité à l’imprévu, une errance productive.

Pour Gautier, voyager n’est pas seulement se déplacer dans l’espace : c’est se transformer soi-même au contact de l’ailleurs. Certes, il affirme parfois que « l’homme est toujours sensiblement le même sous toutes les latitudes », mais cette boutade masque une expérience plus profonde. Le voyage permet de renouveler son regard, d’échapper à la « morne vie parisienne », de toucher « au principe même de la création ». Il offre de quoi stimuler l’imagination et il contraint à inventer de nouvelles formes d’expression.

Les voyages de Gautier ne se résument jamais à la simple accumulation d’informations géographiques ou ethnographiques. Ils constituent des expériences esthétiques totales qui modèlent l’homme et l’œuvre. Au retour d’Istanbul, Gautier adopte la barbe et une forme d’hédonisme oriental. L’Espagne mauresque lui fournit une réserve d’images inépuisables qui nourrissent aussi bien sa poésie que ses nouvelles fantastiques. L’Égypte inspire Le Roman de la momie avant même qu’il n’ait visité ce pays. Cette capacité à faire du voyage un souvenir pictural, à transformer l’expérience vécue en matière littéraire, constitue l’une des originalités majeures de Gautier.

L’influence de Théophile Gautier sur la littérature française dépasse largement le cadre de ses contemporains. Baudelaire lui dédie Les Fleurs du Mal en 1857, reconnaissant en lui « le poète impeccable » et le maître de « l’art pour l’art ». Les Parnassiens, Théodore de Banville, José-Maria de Hérédia, Leconte de Lisle, se réclament de son héritage et développent son culte de la forme parfaite. Plus tard, les symbolistes puiseront dans son œuvre une conception de l’art qui affirme l’autonomie du langage poétique. Même les naturalistes, en apparence éloignés de ses préoccupations esthétiques, bénéficient de ses innovations dans l’art de la description précise et sensorielle.

Dans le domaine spécifique de la littérature de voyage, Gautier établit un modèle qui influence durablement le genre. Son refus des conventions, son attention au détail pittoresque, sa capacité à transformer une scène banale en tableau exceptionnel, son ironie face aux attentes du public, sa liberté de ton : autant d’aspects qui renouvellent profondément l’écriture viatique. Il démontre qu’un récit de voyage peut être une œuvre d’art en soi, et non simplement un document informatif ou un témoignage moral. Cette leçon sera retenue par des générations d’écrivains-voyageurs, de Loti à Morand, qui perpétueront cette tradition française du voyage esthétique.

Que peut nous apporter, au XXIe siècle, la lecture de ces récits composés il y a cent soixante ans ? D’abord, le plaisir d’une prose magnifique, riche en images, en sensations, en trouvailles verbales. Gautier est un styliste accompli dont chaque phrase témoigne d’un travail patient sur la langue. Ensuite, la découverte d’une Europe disparue, celle du milieu du xixe siècle, où les distances comptaient encore, où chaque région conservait sa physionomie propre, où le voyage restait une aventure. Mais surtout, Quand on voyage nous offre un modèle d’attention au monde, une éthique du regard qui refuse l’utilitarisme et privilégie la contemplation désintéressée.

À l’heure où le tourisme de masse uniformise les destinations et où la photographie numérique nous dispense de l’effort de description, la leçon de Gautier résonne avec une actualité inattendue. Il nous rappelle que voyager, c’est d’abord apprendre à voir, à distinguer les nuances, à saisir la singularité de chaque lieu et de chaque instant. C’est aussi accepter que le voyage transforme celui qui l’accomplit, qu’il ouvre des espaces intérieurs aussi vastes que les territoires parcourus. En ce sens, Quand on voyage demeure un livre essentiellement moderne, qui interroge notre rapport au mouvement, à l’espace et à la beauté.

Les pages qui suivent invitent donc à un double voyage : dans les paysages français, allemands, italiens et espagnols du Second Empire, mais aussi dans l’univers mental d’un artiste pour qui l’art était « la seule chose sérieuse de la vie ». Gautier nous tend un miroir où se reflète une époque révolue, mais il nous offre surtout les outils pour mieux comprendre la nôtre. Car si les décors changent, si les moyens de transport évoluent, la question demeure : comment transformer le déplacement physique en expérience spirituelle, comment faire du voyage une œuvre d’art ? À cette interrogation fondamentale, Quand on voyage apporte des réponses qui n’ont rien perdu de leur pertinence.

Embarquons donc avec Théophile Gautier. Suivons ce « daguerréotype littéraire » dans ses pérégrinations attentives. Laissons-nous guider par cet œil de peintre qui transforme le réel en tableaux, par cette plume qui fait de la description une célébration de la beauté. Dans un monde qui privilégie la vitesse et l’efficacité, offrons-nous le luxe de la lenteur et de la contemplation. Car, comme l’écrit Gautier dans sa conclusion, quand on voyage, on découvre que le véritable trésor n’est pas la destination, mais le regard que l’on porte sur le chemin.

[Éditions Christine Bonneton, poche, coll. « Récits de voyages », février 2026]

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