Au printemps 1847, à l’aube des bouleversements qui allaient emporter la monarchie de Juillet et ouvrir la séquence révolutionnaire de 1848, la Bretagne n’était pas encore cette destination touristique vantée par les guides illustrés. Province de granit et d’ajoncs, elle s’arrêtait là où le rail n’osait pas encore s’aventurer. On y voyait un « finistère », une fin de terre butant contre l’océan, une terra incognita où l’on parlait une autre langue et où la ferveur religieuse s’entremêlait aux légendes. C’était une terre de fantasmes pour l’intelligentsia parisienne, encore marquée par la celtomanie du début du siècle, qui y projetait ses rêves de sauvagerie primitive, rangée de longue date parmi les terres supposées rétives aux Lumières et aux grands élans révolutionnaires. Dans la presse et les salons de la capitale, elle apparaissait comme un décor exotique, un bout du monde catholique, pauvre et en retard, plus proche, disait-on, du Moyen Âge que de la modernité industrielle qui gagnait alors le Bassin parisien et quelques grandes villes de province. Les journaux et revues illustrées mobilisaient un répertoire de clichés déjà bien ancrés – paysans bas‑bretons décrits comme ignorants, sales, ivrognes, prisonniers de superstitions, vivant dans un bocage réputé hermétique aux idées nouvelles – et faisaient de la Bretagne un simple contraste pittoresque : ferveur religieuse contre laïcité, breton contre français, misère rurale contre confort urbain. Pour expliquer cette « arriération » supposée, le discours parisien invoquait tout un faisceau de causes réputées « naturelles ». Isolement géographique d’un pays battu par les vents, pauvreté chronique des campagnes, structures agraires jugées archaïques, poids écrasant du catholicisme et du clergé – accusés d’entretenir l’ignorance et la résistance aux idéaux de 1789 –, enfin analphabétisme massif et usage persistant du breton étaient autant de signes d’« infériorité culturelle » censés rendre cette population inassimilable à la nation moderne. Cet espace médiatique dominé par Paris érigeait alors le Breton comme une figure d’« indigène intérieur » à civiliser, prolongeant à l’intérieur de la France les grilles de lecture déjà appliquées aux populations colonisées, tandis que dans les journaux régionaux encore fragiles, souvent conservateurs et catholiques, se dessinait en contrepoint une image de la Bretagne fidèle à la foi, à l’ordre social et aux traditions, moralement plus saine qu’une capitale jugée frivole, matérialiste et déchristianisée, transformant déjà la stigmatisation parisienne en puissant ressort identitaire.

Pour deux jeunes gens, fils de notables, mais impatients d’en découdre avec la vie, partir « sac au dos et souliers ferrés », ce n’était pas seulement céder à un exotisme facile ; c’était aussi fuir provisoirement le confort bourgeois, se déprendre de la routine et éprouver la résistance du corps autant que celle de l’esprit. Par les champs et par les grèves est ainsi moins un simple récit de voyage qu’un texte de seuil où se dessinent déjà un réalisme à venir et une poétique moderne du déplacement.Ils s’étaient rencontrés à Paris, lorsque Flaubert poursuivait ses études de droit. L’un, Maxime Du Camp, dandy promis à une brillante carrière d’homme de lettres, appartenait déjà au sérail littéraire. L’autre, Gustave Flaubert, colosse normand encore inconnu, espérait trouver dans la fatigue de la marche, dans la salinité des grèves et dans la rumeur des ports, un remède provisoire à sa mélancolie et à ce qu’il nommait déjà sa « haine du bourgeois ». Il n’avait pas encore publié les œuvres qui feraient sa gloire, mais il sortait d’années de crises nerveuses et de doutes esthétiques : ce voyage devait contribuer à apaiser ces tourments en l’arrachant à l’oisiveté rouennaise et aux tentations romantiques adolescentes, tout en lui offrant un terrain d’exercice pour son art naissant. En effet, ce périple lui fut avant tout prescrit pour des raisons médicales. Depuis sa mystérieuse attaque nerveuse en janvier 1844, la santé de Gustave inquiétait grandement sa famille, les médecins ne trouvant aucun remède efficace. L’année 1846 marqua un tournant tragique. Flaubert perdit successivement son père (d’un phlegmon) et sa sœur bien-aimée Caroline (en couches). Dans le même temps, son meilleur ami, Alfred Le Poittevin, épousa Louise de Maupassant, événement qu’il vécut comme une trahison intime qui acheva d’obscurcir son horizon affectif. Isolé et déprimé, il voyait ses crises redoubler d’intensité. « Je suis résigné à tout, prêt à tout, écrivit-il alors à Maxime Du Camp. J’ai serré mes voiles et j’attends le grain, le dos tourné au vent, la tête sur la poitrine. » C’est pour l’extirper de cet abattement que le Dr Cloquet, vieil ami de la famille, lui conseilla de voyager pour occuper son esprit. Sa mère, cependant, angoissée et surprotectrice, s’y opposait. Elle ne donna finalement son accord qu’à la condition expresse de pouvoir rejoindre les deux voyageurs pour veiller sur eux. Il fut convenu qu’elle les retrouverait à Vannes, au début de leur périple. Heureusement pour l’indépendance des deux amis, elle ne les rejoignit qu’entre Brest et Quimper, vers la fin du voyage.
Ces deux destins, qui marchèrent un temps de concert sur les chemins de Bretagne, se séparèrent un jour radicalement, après que Du Camp eut trop insisté pour que Flaubert abandonnât sa retraite normande et fît carrière à Paris ; mais ce livre, même s’il n’a pas paru sous cette forme de leur vivant, garde la mémoire de ce moment unique où, l’espace d’un printemps, ils crurent possible d’écrire ensemble, à égalité de voix. Les années 1840 furent celles de la véritable camaraderie : séjours communs, promenades, lectures, conseils réciproques, jusqu’à la décision d’entreprendre ensemble non seulement le voyage en Bretagne, mais aussi, plus tard, le grand voyage d’Orient.
Lorsque Flaubert et Du Camp partirent vers l’ouest, la littérature française se trouvait à un moment de glissement, un point de bascule : le romantisme triomphant de 1830 tendait à se figer en rhétorique, tandis qu’une tentation de réalisme minutieux, curieux du détail vrai et des milieux sociaux, commençait à s’affirmer. La vogue des grands voyages vers l’Italie ou l’Orient demeurait, mais se voyait concurrencée par une curiosité nouvelle pour les provinces françaises, leurs langues et leurs coutumes, dans des récits qui mêlaient enquête, pittoresque et réflexion sociale. Dans ce contexte, Par les champs et par les grèves occupe une place originale : le livre emprunte au romantisme le goût du sublime naturel, de la rêverie et du voyage initiatique, mais il adopte déjà des procédés d’observation quasi ethnographiques, décrivant costumes, rites religieux, misère rurale et débuts de la modernité technique. La Bretagne y apparaît moins comme un décor exotique que comme un laboratoire de la France intérieure, où se lisent les fractures entre tradition et progrès, superstition et rationalisation, isolement et mise en réseau par le rail et les routes.
On aurait tort d’imaginer ce voyage comme un simple vagabondage pittoresque. Pour Flaubert comme pour Du Camp, il relevait d’un « devoir » assumé, d’un exercice volontairement austère : partir non pour voir le monde, mais pour « se faire la main », mettre à l’épreuve la phrase et le regard. Toute une saison d’hiver avait précédé le départ, consacrée à accumuler lectures historiques et archéologiques sur la Bretagne médiévale, ses guerres de succession, ses menhirs et ses cromlechs ; ces notes préparatoires montrent la volonté de soumettre le voyage au filtre du savoir et de l’érudition. Cette rigueur se prolongea à leur retour : ils décidèrent de rédiger le récit à quatre mains, en alternant de façon quasi arithmétique les chapitres – les impairs à Flaubert, les pairs à Du Camp. Une telle règle imposait une continuité de narration sous deux signatures et deux styles. Ce pacte d’écriture fait de Par les champs et par les grèves moins un carnet de route qu’un véritable atelier, où la marche devient méthode de travail et la prise de notes, discipline de style.
Le périple, du 1er mai à la fin de l’été 1847, mena les deux amis de Paris en Bretagne par la vallée de la Loire, puis, à pied, en voiture ou en bateau, de Vannes à Quimper, Brest, Morlaix, Saint-Malo, Fougères, suivant un itinéraire préalablement tracé à partir de lectures et de cartes. Villages côtiers, ports de commerce, chapelles isolées, alignements de Carnac et falaises de la côte nord composent une série d’étapes où chaque halte donne lieu à des notes, des croquis verbaux, des relevés de prix, des descriptions de costumes ou de pratiques religieuses, comme autant de matériaux destinés à être transmutés en prose. Le livre ne devient pas seulement la trace de ces pérégrinations ; il est déjà l’apprentissage d’une éthique de l’art : exigence formelle, auto-contrainte, rejet de l’à-peu-près, et ce souci constant de transformer l’anecdote en tableau, la notation en scène, qui deviendra chez Flaubert la marque même du romancier.
Né à Rouen en 1821, Gustave Flaubert, fils de médecin, avait déjà derrière lui des essais romanesques de jeunesse et une première ébauche de la Tentation de saint Antoine encore trop baroque, qu’il renonça à publier après le verdict de ses amis. Depuis l’apparition de ses crises nerveuses, il vivait en retrait à Croisset, dans la maison familiale au bord de la Seine, vouant ses journées à l’écriture, à la correspondance, à la lecture, dans une ascèse que le voyage en Bretagne viendra interrompre sans la contredire. La marche au long cours en Bretagne, la confrontation obstinée aux paysages et aux villages nourriront chez lui un rapport méthodique au réel qui préparera la prose de Madame Bovary et l’exigence impitoyable de Croisset. Après les années de voyage – Bretagne, puis Orient –, Flaubert, encouragé notamment par Louis Bouilhet et Du Camp, se lança en 1851 dans la rédaction de Madame Bovary, roman réaliste inspiré d’un fait divers normand. Publié en 1857, le livre lui valut un retentissant procès pour offense à la morale publique et religieuse, dont il ressortit acquitté et désormais célèbre, reconnu comme l’un des chefs de file d’un réalisme intransigeant. Suivirent Salammbô (1862), fresque antique nourrie de lectures érudites et de souvenirs d’Orient, L’Éducation sentimentale (1869), roman de la génération de 1848, puis Trois Contes (1877) et le chantier harassant de Bouvard et Pécuchet, inachevé à sa mort en 1880, vaste réquisitoire contre la bêtise bourgeoise et les illusions du savoir encyclopédique. La seconde partie de sa vie, jalonnée de deuils et de difficultés financières, resta pourtant liée aux pratiques mondaines du temps : salons parisiens, amitiés avec George Sand, relations avec les revues, mais toujours sous le signe d’une distance ironique et d’un mépris affiché pour les vanités littéraires. Dans cette trajectoire, Par les champs et par les grèves fait figure de coulisse : on y voit déjà à l’œuvre le futur auteur de Madame Bovary, mais sans le poids du scandale ni l’armature du roman, encore disponible pour l’étonnement, la marche, la conversation avec les éléments. C’est le chantier d’un écrivain qui n’a pas encore trouvé la forme définitive de sa vocation, mais qui éprouve déjà, dans le paysage breton, la nécessité de soumettre la phrase à une sévère discipline intérieure, prémices de l’« impersonnalité » qu’il revendiquera plus tard.
Si, pour Flaubert, ce livre apparaît comme un préalable de l’œuvre à venir, un laboratoire où se forge la syntaxe romanesque, il annonce, pour Maxime Du Camp, une tout autre route. Né à Paris en 1822 dans un milieu aisé, il voyagea très tôt : entre 1844 et 1845, il parcourut l’Orient méditerranéen – Smyrne, Éphèse, Constantinople, l’Algérie – dont il rapporta un premier livre, Souvenirs et paysages d’Orient, qui le fit connaître comme écrivain voyageur. Sa vocation était moins celle du romancier que celle du chroniqueur du réel : il multiplia reportages, tableaux, enquêtes sur les villes et les sociétés, avec un goût prononcé pour la précision et les détails techniques. Après le voyage en Bretagne et le grand voyage d’Orient avec Flaubert, Du Camp devint l’un des animateurs de la Revue de Paris, dont il fut l’un des fondateurs en 1851, journal qui publia Madame Bovary en feuilleton, tout en collaborant à la Revue des Deux Mondes. Son œuvre fut abondante : livres de voyage, textes de critique d’art, romans comme Mémoires d’un suicidé, ouvrages d’histoire littéraire, mais aussi de vastes sommes documentaires, notamment Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il est aussi l’auteur d’un des premiers recueils photographiques publiés, marquant son intérêt pour la capture technique du réel. Patriote engagé, il combattit en 1848 dans la Garde nationale, participa en 1860 à l’expédition des Mille auprès de Garibaldi et s’essaya à la politique, avant d’être élu à l’Académie française en 1880, reconnaissance institutionnelle d’une carrière qui l’a vu passer du bohème au notable des lettres, du compagnon de route des romantiques à la figure officielle de la IIIe République naissante. Ses Souvenirs littéraires (1882-1883) constituent aujourd’hui une source précieuse sur la vie quotidienne des écrivains de son temps, et tout particulièrement sur Flaubert, qu’il décrit avec une franchise parfois cruelle, contribuant à façonner la légende de l’ermite de Croisset. Relire ici ses chapitres bretons, c’est restituer à ce témoin devenu mémorialiste le moment où il n’était encore qu’un jeune homme rieur, en marche vers sa propre carrière – d’autant que la postérité a été injuste avec lui, ne retenant souvent son nom que par l’ombre portée de ses illustres amis, comme Gustave Flaubert, Charles Baudelaire ou Théophile Gautier. Mais c’est aussi découvrir un écrivain en pleine possession de ses moyens, dont la modernité réside dans le refus du lyrisme facile. En embrassant plus tard la carrière institutionnelle et la photographie, Du Camp n’a pas trahi la littérature : il a compris, avant d’autres, que le siècle nouveau exigeait de l’écrivain qu’il soit aussi un témoin lucide des transformations techniques et sociales.

Ce premier voyage en duo, éprouvé comme un banc d’essai, appelait presque naturellement une reprise sur une scène plus vaste : l’Orient vint rejouer, en la déplaçant, la même tension entre observation documentaire et rêverie. Un grand voyage en Orient, de 1849 à 1851, prolongea donc l’expérience bretonne, mais sur une échelle démultipliée : Du Camp et Flaubert parcoururent ensemble l’Égypte, la Nubie, la Palestine, la Syrie, l’Asie Mineure et la Grèce, combinant navigation sur le Nil, caravanes et longues stations dans les villes. De cette expédition naquirent Égypte, Nubie, Palestine et Syrie de Du Camp, illustré de photographies qui le consacrent comme pionnier de la photographie de voyage, et une masse de notes et de lettres chez Flaubert, dont s’alimenteront notamment Salammbô et La Tentation de saint Antoine. Le voyage ne fut pas exempt de tensions : une scène fameuse, dans le désert vers Kosséir, les vit presque en venir aux mains, épuisés par la soif et la chaleur, comme si l’amitié faisait éclater ses contradictions sous la pression du climat et de la promiscuité, mettant en lumière la singularité de chacun – Du Camp consignait les étapes, vérifiait les distances, classait les monuments, tandis que Flaubert méditait, ironisait, avouait parfois s’ennuyer devant les temples trop grandioses, préférant la vie grouillante des villes et des cafés et l’abandon sensuel dans les bras d’Orientales lascives. À la différence du voyage en Bretagne, l’Orient ne donna pas lieu à un livre véritablement écrit à quatre mains, mais à deux œuvres parallèles – relations de voyage de Du Camp d’un côté, notes et lettres de Flaubert de l’autre – qui témoignaient d’une divergence croissante de leur manière de voir le monde. Par les champs et par les grèves apparaît ainsi, rétrospectivement, comme l’âge d’or d’une amitié encore unie par un même projet, celle de deux jeunes hommes qui partageaient lectures, projets, enthousiasmes, et s’essayaient à parler d’une même voix dans un même livre. L’évolution ultérieure de leurs trajectoires pesa cependant sur cette intimité. Au fil des années 1850 et 1860, l’un vivait retiré à Croisset pour peaufiner ses romans, tandis que l’autre multipliait missions, honneurs, combats politiques ; l’écart de style de vie et de valeurs se creusa, sur fond de désaccords esthétiques et politiques. Devenu « homme installé », Du Camp apparaissait de plus en plus, aux yeux de Flaubert, du côté de ce monde bourgeois qu’il exécrait. Les Souvenirs littéraires, publiés après la mort de Flaubert, donnent une version rétrospective parfois contestée : Du Camp y mêle admiration et règlement de comptes, insistant sur les colères, les dépendances matérielles de son ami, au risque de forcer certains traits. Reste que Par les champs et par les grèves témoigne d’un moment antérieur à ces crispations, où l’amitié se dit encore dans le partage du paysage, dans l’échange des chapitres, dans la confiance suffisante pour cosigner un livre.
Le statut de Par les champs et par les grèves tient aussi à sa singulière histoire éditoriale. Rédigé au retour du voyage, le texte fut achevé en 1848, mais Flaubert ne le publia pas, absorbé par d’autres projets, et sans doute réticent devant ce qu’il considérait comme un exercice d’apprentissage. Trois chapitres sur six de Du Camp trouvèrent cependant une première livraison dans la Revue de Paris – sous le titre « En Bretagne », en 1852 et 1853 – et dans ses Souvenirs littéraires publiés beaucoup plus tard, tandis que ceux de Flaubert ne parurent qu’à titre posthume, à partir des années 1880. Même si Flaubert considérait ces feuillets comme un simple exercice de gammes, l’idée, en 1852, d’en livrer le texte à l’imprimeur le traversa, mais sa maîtresse, Louise Colet, le détourna de ce dessein. En 1858, il céda cependant à la tentation d’en révéler un fragment : un passage du chapitre V parut dans L’Artiste sous le titre « Des pierres de Carnac et de l’archéologie celtique ». Huit ans plus tard, en 1866, il songea même à en faire la lecture à George Sand. Mais ce n’est qu’après sa mort que l’existence de l’ouvrage fut révélée au grand public. La première édition d’ensemble des chapitres flaubertiens parut en 1886 chez Charpentier, dans un volume intitulé Par les champs et par les grèves, voyage en Bretagne, enrichi de mélanges et de fragments inédits. Une édition avait été donnée en 1885 dans les Œuvres complètes de Flaubert publiées chez Quantin, en complément du volume des Trois Contes, sous le titre Trois Contes suivis de mélanges inédits, où figurait déjà Par les champs et par les grèves ; cette version reproduisait le même texte que celle de Charpentier. L’ensemble fut publié sous la surveillance de la nièce de Flaubert, Caroline Franklin-Groult. Une troisième édition, notablement remaniée – celle que nous présentons ici –, fut ensuite publiée en 1910 dans les Œuvres complètes de Flaubert éditées par Louis Conard, et qui constitue l’essentiel du tome VII. Ce nouveau texte, plus ample, offrait pour la première fois de nombreux et longs passages absents de l’édition Quantin, tout en étant accompagné de « sommaires » signés « Maxime Du Camp », que l’éditeur déclarait tenir de la nièce de Flaubert, mais qui présentaient la singularité de s’accorder très imparfaitement avec les chapitres censés les développer. Les éditions Charpentier et Quantin étaient tirées des brouillons de Flaubert, tandis que Conard s’était basé sur l’une des deux copies manuscrites disponibles. Il a fallu le travail patient des éditeurs modernes pour restituer le texte dans son intégralité et redonner tout son sens au projet initial d’un livre véritablement écrit à quatre mains.
Ainsi, le texte cesse d’être un simple « Flaubert mineur » pour redevenir l’expérience fondatrice de deux écrivains qui, l’espace d’un printemps breton, ont cru possible d’écrire et de regarder le monde d’une seule voix. Lire aujourd’hui Par les champs et par les grèves dans une édition qui restitue l’intégralité de ses deux voix, c’est ouvrir un livre d’initiation – au voyage, à l’écriture, à l’amitié et à la modernité littéraire – et accepter de suivre deux jeunes hommes qui n’ont pas encore décidé de ce qu’ils seront, mais qui savent déjà qu’ils ne se contenteront pas des routes toutes tracées de leur temps. Pendant des décennies, on a isolé les pages de Flaubert, on a gommé, résumé, ou purement et simplement supprimé celles de Du Camp, comme si l’œuvre ne valait que pour les fulgurances lyriques du premier. Or, le texte de Du Camp, rétabli dans sa continuité, joue le rôle d’un contrechant essentiel : il décrit, éclaire, contredit parfois, et met en perspective les élans de son compagnon en les confrontant au concret des lieux et des hommes.
Par les champs et par les grèves n’est pas seulement un document biographique sur deux jeunes écrivains en marche : il met en scène, dans sa forme même, une réflexion sur la manière de voir et de dire le réel. L’alternance stricte des chapitres, la tension entre descriptions minutieuses et rêveries métaphysiques, font du texte un laboratoire narratif où s’esquisse déjà une poétique moderne du voyage. L’ouvrage se construit d’abord comme une mise à l’épreuve du voyage romantique : le dépaysement n’est plus cherché dans l’Orient lointain, mais dans le « proche » réfractaire, cette Bretagne perçue comme une « fin de terre » à l’intérieur des frontières nationales. Tout le livre joue ainsi sur le paradoxe d’un exotisme intérieur : l’altérité se loge dans la langue bretonne, les rites catholiques, les silhouettes paysannes, mais aussi dans la répétition des chemins, la fatigue, l’ennui, que les auteurs refusent de dissimuler derrière le pittoresque convenu. Cette attention portée à la rugosité de l’expérience, aux pieds qui saignent et à la pluie qui transperce, ancre le récit dans une « physicalité » nouvelle. Ce déplacement du regard fait du récit une critique implicite de la rhétorique du voyage « carte postale ». Les tempêtes, processions, mégalithes sont bien présents, mais ils sont sans cesse désenchantés par l’ironie, par l’insistance sur la boue, la pluie, les repas médiocres, ou sur le caractère parfois monotone des paysages, comme si Flaubert et Du Camp testaient la capacité du voyage à produire encore de l’inédit dans un monde déjà saturé de récits. On mesure à quel point ce regard désenchanté sur le pittoresque, cette méfiance envers les clichés touristiques parlent au lecteur d’aujourd’hui, à l’heure où les images et les récits de voyage saturent l’imaginaire.
Ce volume dévoile également deux personnalités différentes. Là où Maxime Du Camp décrit son sujet, écrit sur le vif, Gustave Flaubert commente, médite, étale parfois ses connaissances avec l’emportement d’un élève brillant qui cherche la forme juste. Les pages de Maxime Du Camp frappent par leur précision factuelle : il y inventorie les auberges, les tarifs, les horaires de diligence, décrit la Garde nationale, les quais, les ateliers, s’attarde sur la pauvreté, sur les conditions de travail, sur les signes de modernisation qui gagnent peu à peu les villes bretonnes. Son regard se porte volontiers vers les types sociaux – paysans, pêcheurs, soldats, nomades – et vers les anecdotes de mœurs, préfigurant le ton de ses futurs reportages et de ses grandes enquêtes parisiennes. Sa plume, nerveuse et précise, invente une esthétique de l’instantané. Là où Flaubert cherche l’absolu, Du Camp saisit le contingent, le fugace, faisant preuve d’une intelligence de l’observation qui préfigure le grand reportage moderne. Il n’est pas le comptable du voyage, il en est le sismographe. Le texte fonctionne alors comme une enquête sociale en mouvement, où les paysages servent à révéler les inégalités, la lenteur de la modernisation, le contraste entre l’espace parisien et une province encore à l’écart des grands réseaux. Cette précision quasi statistique s’allie à un art du « fait divers » : l’épisode de Mariette, la nomade, n’est pas seulement un souvenir piquant, mais un moment où le récit interroge les normes sexuelles et morales de l’époque, en déplaçant le désir hors des cadres romantiques codés. Le lecteur voit ainsi se dessiner la future manière de Du Camp reporter, pour qui la singularité d’une scène vaut comme symptôme d’un état de la société. Flaubert, de son côté, transforme le paysage en laboratoire esthétique : les alignements de Carnac, les ports, les falaises deviennent des prétextes à rêverie, méditation et invention de métaphores qui annoncent les grandes proses de La Tentation de saint Antoine ou de Salammbô. Chez Flaubert, le paysage devient matériau d’expérimentation formelle : la phrase se fait sinueuse, rythmée, soumise à un travail de composition qui marque le premier moment où l’écrivain éprouve pleinement les « affres du style », et où le monde extérieur cesse d’être simple prétexte pour devenir objet de connaissance. Si Flaubert soumet la phrase à une discipline intérieure, c’est Du Camp qui lui offre la matière première. Sans le pragmatisme de Maxime, sans sa curiosité pour les structures sociales et les visages rencontrés, le récit de Gustave risquerait parfois de se dissoudre dans l’abstraction. Du Camp est le garant de la vérité humaine du périple.
Dans ce va-et-vient entre observation sociale et rêverie métaphysique se dessine l’originalité du livre, qui conjugue carnet d’enquête et poétique du voyage intérieur. Tout se passe comme si Flaubert cherchait déjà, dans ces fragments, la phrase longue, périodique, musicale, qui fera la singularité de ses romans ultérieurs.
Ce travail formel s’accompagne d’une réflexion implicite sur la représentation. Flaubert insiste sur l’écart entre l’attente – ce que les livres, les gravures, les récits de voyageurs ont promis – et l’expérience effective, souvent déceptive ou triviale. Le texte devient alors un lieu d’essai pour une esthétique du désenchantement : la Bretagne ne se donne pas comme une carte pittoresque, mais comme une série de résistances à la vision, que seule la rigueur stylistique permet de transformer en œuvre. Dans les deux voix, le voyage fonctionne comme dispositif de mise à l’épreuve de soi. Du Camp se met en scène en organisateur, en carnettiste infatigable, capable de dominer la fatigue par la méthode, confirmant l’image d’un écrivain voué aux tâches de médiation entre le monde et le public. Flaubert, au contraire, se laisse volontiers figurer comme corps souffrant, sujet à la lassitude, à la mélancolie, ce qui permet au texte d’explorer les limites de la sensibilité romantique et de préparer le recul ironique du futur romancier. Le « je » de Du Camp est un moi social, sexuel et actif. Il se met en scène en dandy, en séducteur, en voyageur compétent qui gère l’intendance et les rencontres. Il n’hésite pas à parler de ses « amours » et adopte un style parfois proche de l’art d’aimer ovidien, utilisant la rhétorique pour séduire le lecteur comme il séduit les femmes rencontrées. Le « je » de Flaubert est un moi métaphysique et esthétique. Il s’efface souvent derrière une ironie généralisatrice (« on », « le bourgeois ») ou se dissout dans la contemplation panthéiste de la nature. Flaubert se fait réceptacle du monde, Du Camp en demeure l’acteur. Cette dimension réflexive apparaît particulièrement dans les moments où l’un corrige ou contredit l’autre. Quand Du Camp note un détail technique, Flaubert le reprend parfois en le rejouant sur le mode symbolique ; inversement, les envolées flaubertiennes sont parfois redescendues sur terre par un paragraphe de Du Camp, qui en rappelle la matérialité ou l’envers social. À croire que ce texte constituait aussi un lieu d’élaboration de leurs « personnages » d’écrivains, avant même que la postérité ne les fixe.
Par les champs et par les grèves préfigure enfin certains principes du réalisme flaubertien. L’attention aux détails significatifs, à la médiocrité des intérieurs, aux conversations triviales, à la bêtise complaisante de certains notables bretons annonce la future peinture des bourgeoises d’Yonville ou des notables de province dans Madame Bovary. De même, la manière de juxtaposer impressions, descriptions, dialogues sans intervention explicite du narrateur préfigure ce style « impersonnel » que Flaubert définira plus tard comme l’horizon de son art. En regard, la veine de Du Camp annonce le reportage moderne : le texte se rapproche parfois de la chronique de journal, avec ses notations datées, sa volonté de couvrir un territoire, de donner une cartographie des routes, des types et des pratiques. Par les champs et par les grèves fait se croiser, avant la lettre, deux filiations du réalisme : l’une romanesque et stylistique (Flaubert), l’autre documentaire et médiatique (Du Camp). Enfin, le contenu même du livre, relu à la lumière des destins ultérieurs de ses auteurs, prend valeur de scène originelle. Le partage des chapitres annonce la future séparation : celui qui choisira Croisset et la solitude du style absolu, et celui qui épousera la carrière, la presse, les institutions. Les divergences de regard sur la Bretagne – l’un fasciné par les formes, l’autre par les faits – contiennent déjà la rupture que consacrera le voyage d’Orient et que viendront commenter, bien plus tard, les Souvenirs littéraires.
Pour le lecteur moderne, Par les champs et par les grèves offre bien plus qu’une simple curiosité littéraire exhumée des cartons de l’histoire. C’est l’acte de naissance de deux regards qui allaient, chacun à leur manière, façonner le XIXᵉ siècle. En refermant ce livre, demeure l’image de deux silhouettes côte à côte sur les grèves bretonnes, unies par la jeunesse et l’amitié avant que la vie ne les sépare. Mais ce voyage est aussi, et peut‑être surtout, l’exploration minutieuse d’une Bretagne encore largement paysanne, pauvre, profondément rurale, où l’emprise du bocage, la présence massive du clergé, la vigueur des coutumes et des légendes, tout comme la pratique dominante du breton dans l’ouest, composent le tableau vivant d’une société à la fois en marge et au cœur de la France. Le lecteur y découvre une province intérieure saisie avant l’arrivée massive du rail, avant le recul accéléré des langues régionales, avant la mise au pas républicaine de l’école et des communes : un pays que Paris regarde comme arriéré, mais que les deux voyageurs parcourent avec une attention quasi ethnographique, notant les gestes, les voix, les paysages, les misères et les croyances. Ainsi, au‑delà de l’aventure initiatique de deux amis, ce récit propose la description sensible d’un monde en voie de disparition, pris au moment précis où la modernité commence à le travailler sans encore le détruire. C’est un témoignage vibrant sur une Bretagne disparue, mais surtout sur cet instant suspendu où la littérature se cherche encore, hésitant entre le document et l’art pur, avant de devenir, pour l’un comme pour l’autre, un destin.
[Un voyage en Bretagne, Éditions Christine Bonneton, poche, coll. « Récits de voyages », février 2026]
[Caricature de Gustave Flaubert et Maxime du Camp par Eugène Giraud pour Les Soirées du Louvre, vers 1850 © Wikimedia commons]