Robert Louis Stevenson fut l’un des écrivains les plus marquants du xixᵉ siècle, à la fois conteur hors pair et voyageur infatigable. S’il est aujourd’hui mondialement connu pour L’Île au trésor (1883) et L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886), ses récits de voyage, dont Voyage avec un âne dans les Cévennes, témoignent tout autant de son génie littéraire.
Il occupe une place singulière parmi les grands écrivains voyageurs de son siècle. Sa vie fut celle d’un éternel nomade, en quête d’horizons lointains et d’un climat plus clément pour sa santé fragile. À travers Voyage avec un âne dans les Cévennes, publié en 1879, Stevenson offre bien plus qu’un simple récit de voyage : une méditation sur la solitude, l’aventure et le rapport à la nature. Cette modeste expédition au cœur du sud de la France devait constituer une étape essentielle dans son évolution d’écrivain et d’homme.
Sa jeunesse fut marquée par la maladie et l’imaginaire. Robert Louis Stevenson naquit le 13 novembre 1850 à Édimbourg, en Écosse, dans une famille bourgeoise. Son père, Thomas Stevenson, un ingénieur renommé, constructeur de phares, espérait voir son fils suivre la tradition familiale. Mais dès son plus jeune âge, Robert souffrait d’une santé fragile : de graves affections pulmonaires, probablement une forme de tuberculose, l’obligèrent à rester alité durant de longues périodes. Cet état de faiblesse chronique l’empêchant de mener une enfance ordinaire, il se réfugiait dans les livres et les histoires que lui racontait sa nourrice. Un monde imaginaire peuplé de pirates, de chevaliers et de voyages lointains nourrissait son désir d’écriture et son goût pour l’aventure.
À l’adolescence, il intégra l’université d’Édimbourg, où il tenta d’étudier l’ingénierie, puis le droit, pour satisfaire son père. Mais son véritable intérêt était ailleurs : il fréquentait les cercles littéraires d’Édimbourg et de Londres et se lia d’amitié avec des artistes. Peu à peu, il affirma sa vocation d’écrivain et choisit de se consacrer pleinement aux lettres, malgré la désapprobation paternelle.
Stevenson, curieux et avide d’expériences nouvelles, commença à voyager très jeune. Son état de santé l’obligeait à chercher des climats plus doux, ce qui l’amena à séjourner en France, en Italie et en Suisse. Il découvrit avec enthousiasme la vie de bohème et s’éloigna du puritanisme écossais qui avait marqué son éducation.
En 1876, il parcourra en canoë avec son ami Sir Walter Grindlay les rivières du Nord, d’Anvers à Pontoise. Il en publia le récit deux ans plus tard, dans Voyage en canoë sur les rivières du Nord, tiré à quelques centaines d’exemplaires.
Cette même année, lors d’un autre séjour à Grez, en Seine-et-Marne, il rencontra Fanny Osbourne, une Américaine de dix ans son aînée, artiste-peintre et mère de deux enfants, vivant séparée de son mari. Coup de foudre immédiat. Ils se retrouvèrent de nouveau à Grez durant l’été suivant, puis à Paris en octobre. Fanny étant toujours mariée, elle repartit en Californie pour obtenir le divorce, mais Stevenson ne put l’accompagner : ses finances ne le lui permettaient pas, d’autant que son père était près de lui couper les vivres s’il persistait dans sa volonté de mariage.
Le départ de Fanny le plongea dans une profonde mélancolie ; il ressentit un besoin pressant de s’évader. C’est dans ce contexte qu’en septembre 1878, il décida d’entreprendre, depuis sa retraite à Monastier-sur-Gazeille, en Haute-Loire, un périple à pied à travers les Cévennes pour oublier, ne serait-ce que temporairement, ses tourments sentimentaux.
Parti le 22 septembre en compagnie d’une ânesse nommée Modestine, il suivit sur 230 kilomètres un chemin escarpé à travers le Velay, la Lozère – ancien Gévaudan –, en passant par les communes de Langogne, Luc, Le Bleymard, Le Pont-de-Montvert, Florac et Saint-Germain-de-Calberte, en pays camisard, pour atteindre douze jours plus tard la petite ville de Saint-Jean-du-Gard.
À une époque où les voyages en diligence ou en train se généralisaient, Stevenson opta pour un mode de déplacement lent et solitaire. De fait, cette approche du voyage contraste avec les récits d’exploration héroïques de l’époque. Ici, point de conquête ni d’exploit spectaculaire : seulement la route, un homme et son âne qui, bien plus qu’une simple bête de somme, incarne les caprices du voyage et la nécessité d’apprendre la patience – une qualité que Stevenson, de nature impatiente, dut acquérir au fil des jours.
Loin de la simple excursion touristique, cette aventure devint un cheminement intérieur durant lequel Stevenson expérimenta les rigueurs et les joies d’une existence dépouillée, en accord avec la nature et le hasard des rencontres. Ce voyage, qui se voulait une parenthèse, une rupture avec sa vie d’alors, constitua également un défi personnel. Stevenson souhaitait expérimenter un mode de vie nomade, en totale autonomie, emportant simplement avec lui une toile de tente, des provisions et un carnet de notes où il consignait ses impressions. Son récit, rédigé après coup, témoigne à la fois des difficultés de la route – les caprices de Modestine, les nuits inconfortables, la rudesse du climat – et du plaisir qu’il éprouvait à s’enfoncer dans une nature préservée.
À travers ce texte, qui ne connut dans un premier temps qu’une diffusion confidentielle, Stevenson développa un style qui marqua toute son œuvre : une écriture fluide, teintée d’humour et d’ironie, où se mêlent l’observation fine du paysage, l’analyse psychologique et la réflexion philosophique. Cette écriture à la fois élégante et précise décrit avec vivacité les paysages des Cévennes, les foucades de Modestine et les impressions du voyageur dont le regard oscille entre l’observation minutieuse et la méditation poétique, conférant au texte une profondeur qui dépasse la simple chronique de voyage.
D’un ton parfois ironique, Stevenson relate ses difficultés avec son âne récalcitrant, ses nuits en plein air, ses échanges avec les habitants des villages cévenols. Mais au-delà des péripéties, il livre des réflexions plus larges sur le voyage en tant qu’expérience de dépouillement et de transformation. Sa plume, influencée par les romantiques et les écrivains voyageurs, offre un mélange unique de sincérité et d’humour.
Il est à noter que le choix des Cévennes ne devait rien au hasard. Stevenson était attiré par cette région encore peu explorée par les touristes britanniques. Il s’intéressa notamment à l’histoire des camisards, ces protestants cévenols qui, au xviiᵉ siècle, résistèrent aux persécutions de Louis XIV après la révocation de l’édit de Nantes. Une dimension historique qui enrichit le voyage en le reliant à une mémoire collective, faisant ainsi dialoguer le présent de Stevenson avec le passé tourmenté de la région.
À la suite de ce périple, Stevenson prit une décision radicale : traverser l’Atlantique pour rejoindre Fanny en Californie. Il l’épousa en 1880 puis multiplia les voyages en Écosse, en Angleterre, en France puis en Suisse, où il tenta de soulager sa maladie grâce à l’air des montagnes. Parallèlement, il écrivit sans relâche et connut un succès fulgurant avec L’Île au trésor, qui devint immédiatement un classique de la littérature d’aventure. Son œuvre se diversifia avec L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, une réflexion sur la dualité humaine, puis avec des romans historiques comme Le Maître de Ballantrae (1889).
En 1888, il entreprit son plus grand voyage : une expédition dans le Pacifique Sud. Avec Fanny, il explora les îles Hawaï, Tahiti et les Samoa, où il décida de s’installer définitivement en 1890. Il devint un personnage respecté par les habitants locaux, qui le surnommaient Tusitala, « le conteur d’histoires ». Les dernières années de la vie Stevenson furent marquées par une intense activité littéraire et une relative sérénité. Il s’intéressa aux traditions polynésiennes, écrivit des romans et des essais, tout en menant une vie simple, loin du monde occidental.
Le 3 décembre 1894, à l’âge de 44 ans, il décéda brutalement d’une hémorragie cérébrale. Selon son souhait, il fut enterré sur le mont Vaea, surplombant l’océan.
Plus de cent quarante ans après sa publication, Voyage avec un âne dans les Cévennes continue d’inspirer les voyageurs et les randonneurs du monde entier. Le sentier emprunté par Stevenson est désormais balisé sous le nom de « Chemin Stevenson » (GR70), et nombreux sont ceux qui marchent sur ses traces, séduits par l’idée d’une aventure simple et authentique.
Cette réédition invite à redécouvrir ce texte avec un regard neuf, à savourer la plume d’un écrivain au talent précoce et à s’imprégner de l’esprit vagabond qui anime chaque page. Stevenson nous rappelle que le voyage n’est pas qu’une question de destination, mais avant tout une manière de se confronter au monde et à soi-même.
En lisant ce texte, nous entrons dans l’univers d’un homme qui a toujours refusé de se conformer aux normes de son temps, un homme pour qui l’écriture et le voyage étaient les deux facettes d’une même quête : celle d’un ailleurs où il pourrait enfin être libre.
[Éditions Christine Bonneton, poche, coll. « Récits de voyages », juin 2025]