Gravé dans le marbre

Il y a deux jours, je faisais référence à Bonnard, à sa manière obstinée de revenir sur ses toiles longtemps après qu’elles avaient quitté son atelier. Je croyais en avoir fini avec lui, au moins pour un moment. Mais certaines figures ne vous quittent pas si facilement : elles restent en lisière de la pensée, comme une remarque qu’on n’a pas faite au bon moment et qui remonte plus tard, alors que la conversation est close. C’est peut‑être là que commence ce que l’on appelle, depuis Diderot, l’« esprit d’escalier ».

Revenir à Bonnard, c’est interroger ce geste très simple : retoucher une œuvre qu’on a déjà livrée au regard d’autrui. Dans cette insistance obstinée à modifier un détail minuscule se lit quelque chose de très général sur la création : l’idée qu’aucune forme n’est jamais définitive, qu’il existe toujours une version possible après la version « officielle ». C’est cette tension entre l’achèvement proclamé et le travail souterrain qui continue ce que j’ai voulu examiner en écrivant sur lui.

Le parallèle avec le livre imprimé s’impose alors presque de lui‑même. Un roman, une fois publié, ne se prête plus à ces retours clandestins : l’encre est fixée, les pages sont numérotées, les exemplaires circulent. L’ensemble est gravé dans le marbre. Pourtant, l’auteur, lui, poursuit son propre mouvement de retouche intérieure. Il réécrit en silence des passages que les lecteurs tiennent déjà pour définitifs, il reformule des phrases, il imagine des coupes tardives ou des développements supplémentaires. Là où Bonnard peut encore, en théorie, ajouter un jaune ou effacer une feuille, le romancier doit apprendre à accepter la clôture matérielle du livre tout en continuant à vivre dans la version suivante, celle qui ne sera jamais imprimée. C’est cette différence, entre la toile toujours disponible et le volume irrévocablement fixé, qui donne tout son sens à un texte sur Bonnard : il éclaire, par contraste, ce qu’implique réellement le point final d’un livre.

[Portrait de Pierre Bonnard par József Rippl-Rónai en 1897 © Wikimedia Commons]

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