Il est des lieux qui semblent attendre. Des espaces dotés d’une mémoire propre. Stanley Kubrick l’avait compris mieux que quiconque. Dans Shining, le couloir de l’Overlook Hotel n’est pas un décor : c’est un personnage, une syntaxe de l’effrois, une grammaire de l’angoisse. La caméra y suit le petit Danny sur son tricycle, virage après virage, et c’est la répétition elle-même, le retour obstiné du même tapis, des mêmes murs, des mêmes portes closes qui fait naître la terreur. Non pas une créature effrayante, mais une géométrie.
Ici aussi, une géométrie. Un point de fuite qui se dérobe à mesure qu’on croit l’atteindre, une profondeur que l’œil n’épuise jamais, une procession de portes derrière lesquelles dorment, veillent ou rêvent des inconnus. Le couloir d’hôtel est le lieu de passage par excellence ; pourtant, il ne conduit qu’à d’autres seuils, à d’autres portes closes. On y demeure toujours entre deux espaces, entre deux villes, entre deux nuits, entre deux versions de soi-même.
Les hôtels possèdent cette étrangeté discrète : ils nous accueillent sans nous connaître. Ils recueillent l’empreinte de tous ceux qui ont déposé là une valise, une fatigue, un chagrin, parfois un secret. Puis, au matin, la femme de chambre efface les traces, retend les draps, redresse les oreillers, rend au couloir son anonymat. Tout redevient net, muet, disponible. Impersonnel en apparence seulement. Prêt pour les prochains voyageurs — ou les prochains fantômes.
[Aletti Palace à Vichy – © Joseph Vebret]