L’esprit d’escalier. Encore. Écrivant, il y a quelques jours, à propos de Bonnard, je rappelais que, pour l’auteur, rien n’est jamais tout à fait clos. En lui, le livre continue de se corriger : des passages réputés définitifs parce qu’imprimés et diffusés se réécrivent en sourdine, des phrases se recomposent, des coupes tardives ou des développements nouveaux se dessinent. Là où Bonnard pouvait encore, en théorie, ajouter un jaune ou effacer une feuille, le romancier, lui, doit accepter la clôture matérielle du volume, tout en poursuivant sa vie avec une autre version du texte, celle qui ne sera jamais imprimée.
Je m’aperçois que c’est de cette version parallèle, souterraine, qu’est né mon dernier roman. Pendant des années, le livre précédent — Car la nuit sera blanche et noire — a continué de se dérouler en moi comme une scène que l’on rejoue mentalement, avec d’autres nuances, d’autres décisions, une lumière un peu différente. Les personnages, que je croyais avoir laissés là, au bord de la dernière page, n’ont jamais vraiment quitté le champ : ils ont vieilli à mon insu, se sont tus un temps, puis sont revenus frapper à la porte avec de nouvelles questions. À force de les reprendre en pensée, de leur prêter d’autres gestes, d’autres phrases, j’ai fini par comprendre que cette réécriture intérieure ne pouvait plus demeurer à l’état d’esquisse invisible.
Le nouveau roman — Dans la grotte où nage la sirène — s’inscrit donc dans la continuité du précédent, reprenant peu ou prou les mêmes personnages quinze ans plus tard, pour les faire évoluer avec ce décalage temporel. Il ne s’agit ni d’une suite programmée, ni de l’exploitation méthodique d’un univers déjà établi, mais de la forme concrète prise par ces retouches silencieuses que je portais en moi. Là où je ne peux plus corriger le livre imprimé, je peux, en revanche, reprendre la trajectoire de ceux qui l’habitent, leur accorder un second temps, une autre chance de dire ce qu’ils n’avaient pas encore formulé, les confronter à de nouvelles situations, dans la continuité du roman initial et du cheminement silencieux qu’ils ont accompli au cours de ces quinze années. Ce nouveau volume n’efface pas le précédent : il en est comme une variation tardive, une reprise après coup, ma manière de « bonnardiser » non plus la phrase, mais le destin de mes personnages.