Le point final n’est (vraiment) que le début

Achever un roman ne se confond pas avec l’instant où l’on inscrit le point final. Ce serait trop simple. Ce n’est, en réalité, qu’un commencement. Certes, il existe un fichier complet, une architecture solide, des personnages qui vont au bout de leur trajectoire, mais le texte doit « lever », comme une pâte encore insuffisamment pétrie. S’ouvre alors une autre phase, moins spectaculaire et pourtant décisive : celle où l’on relit, coupe, décale, resserre. Il ne s’agit plus d’inventer des scènes, mais de comprendre pourquoi tel passage sonne faux, pourquoi tel chapitre ralentit l’ensemble, pourquoi telle émotion, sur la page, ne produit rien chez ce lecteur hypothétique auquel on finit toujours par s’identifier. Terminer, c’est accepter ce travail : invisible, souvent plus long que l’élan initial, parfois plus fécond.

C’est une véritable épreuve de dédoublement. Il faut à la fois demeurer l’auteur et s’en déprendre, se relire comme si l’on n’était plus soi. Il m’arrive d’imprimer le texte pour le regarder autrement. Je change la police, la mise en page, comme si un simple déplacement typographique pouvait déplacer le regard. Je lis à voix haute pour entendre ce qui, à l’écran, se dissimule dans le confort du silence. Des phrases que je croyais intouchables, des pages dont j’étais fier deviennent parfois les premières à devoir disparaître. On supprime, et soudain tout respire mieux. Relire, c’est accepter de trahir son premier enthousiasme pour servir le livre plutôt que son ego ; c’est lire contre soi, jusqu’à pouvoir relire avec soi, dans une sorte de réconciliation finale.

Vient ensuite la correction, ce moment où l’on avance « aux instruments ». Il ne s’agit plus des grandes masses du récit, mais de détails infimes : des virgules déplacées, des accords récalcitrants, un pronom qui brouille la perspective, un temps verbal qui glisse. Je corrige comme on remet à l’heure un mécanisme délicat : un mot mal placé suffit à dérégler tout un paragraphe. On se penche sur une seule phrase pendant dix minutes, puis l’on prend du recul pour vérifier que le paragraphe entier n’a pas perdu sa tension. On traque les répétitions, les tics de langage, les facilités qu’on ne voyait plus. Il faut une certaine humilité pour consacrer tant d’énergie à ce qui ne devra pas se remarquer ; précisément parce que le but est que cela ne se voie plus. Quand l’écriture invente, la correction efface ses traces.

Vient enfin la vérification : dates, noms de lieux, cohérence des âges, logique des trajets, continuité des saisons, exactitude des références. On se dit que ce sont des détails, jusqu’à ce qu’une seule erreur suffise à faire s’effondrer la confiance du lecteur. On reconstitue une chronologie et l’on s’aperçoit que tel personnage ne peut matériellement se trouver au même endroit à deux chapitres d’intervalle. On rectifie une lumière de fin d’après-midi qui, en plein mois de décembre, serait improbable. Le roman prend alors des allures de carnet d’enquête. De petits réglages, souvent invisibles, mais qui modifient la manière dont le livre se tient.

Ce qui surprend toujours, même lorsqu’on en a l’habitude, c’est que ce temps-là finit par dépasser le temps de l’écriture proprement dite. Le premier jet relève d’un élan parfois désordonné, mais soutenu par une énergie continue. La suite obéit à un autre régime, plus fragmenté : on avance par retouches, par interventions minuscules qui, accumulées, représentent des semaines. Il est des jours où l’on ne change que trois mots. Et pourtant ce sont trois mots sans lesquels le passage ne tiendrait pas. On peut consacrer une matinée entière à un seul dialogue pour qu’il sonne juste. On referme alors le fichier avec l’impression paradoxale d’avoir peu avancé, tout en sachant que ces gouttes finissent par remplir un bassin entier.

Peu à peu, le texte ne m’appartient plus tout à fait. Il se prépare à affronter d’autres regards que le mien, à commencer par celui de l’éditeur. C’est l’instant de bascule où le monologue intérieur se rompt pour devenir conversation. Ce regard est redoutable parce qu’il est vierge de mes intentions : il ne lit que ce qui est écrit, non ce que j’ai voulu écrire. L’éditeur vient éprouver la solidité des murs porteurs, interroger une psychologie, suggérer une coupe nette. Une confrontation nécessaire, parfois rugueuse, mais salutaire. Le manuscrit cesse alors d’être le reflet exclusif de mon esprit pour devenir un objet autonome.

Survient enfin l’épreuve des épreuves, ce moment où m’assaillent des doutes d’une autre nature. Il ne s’agit plus d’hésiter sur un mot, mais d’un vertige plus fondamental : ce livre est-il bon ? A-t-il une raison d’être au milieu de la clameur du monde ? Cette question de la pertinence devient une petite musique insidieuse qui ne se tait jamais tout à fait. On aura beau avoir poli chaque phrase, on craint toujours d’avoir bâti un château de cartes là où l’on espérait une cathédrale. C’est une insécurité avec laquelle il faut apprendre à vivre, une question sans réponse qui demeure en suspens au-dessus du point final.

[CC BY-SA 3.0 Roke~commonswiki]

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