Je me rêvais romancier ; je suis devenu écrivain. La nuance, à première vue, paraît presque oiseuse, affaire de vocabulaire ou de coquetterie lexicale. Elle a pourtant orienté toute une vie. Le romancier imagine des mondes, l’écrivain les traverse ; et souvent s’y perd. Entre ces deux figures, il y a l’écart qui sépare l’ambition initiale de la réalité d’un parcours.
J’avais en tête des silhouettes prestigieuses : Balzac bâtissant sa cathédrale humaine, Flaubert ciselant jusqu’à l’épuisement la phrase parfaite, Maupassant alignant ses contes comme autant de coups de scalpel dans la chair sociale. Le roman, tel que je le concevais alors, relevait presque d’une vocation sacerdotale : un genre souverain, total, qui exigeait tout et promettait tout.
Or, le réel en décida autrement.
J’ai publié une soixantaine de livres – chiffre qui, à lui seul, dit autant une persévérance qu’une forme d’inquiétude – sans compter ceux écrits pour d’autres, dans l’ombre, dans ce clair-obscur du prête-plume où l’on prête sa voix à des existences qui ne sont pas les siennes. Et pourtant, à peine quelques romans : trois, quatre si l’on inclut Ernestine, surgie presque malgré moi, comme ces personnages secondaires qui finissent par prendre toute la scène.
Entre ces jalons romanesques, il y eut une pièce de théâtre, art du souffle et du dialogue, où la phrase doit vivre sans narrateur pour la soutenir, des récits historiques, construits comme des romans mais lestés par l’exigence documentaire et par la résistance des faits. Écrire alors devient une négociation permanente entre invention et fidélité, entre le désir de raconter et le devoir de ne pas trahir.
D’ouvrage en ouvrage, pourtant, une même obsession affleure, presque maladive, un fond sonore que rien ne fait taire : le rapport au livre, à l’écriture, à cette question qui ne cesse de revenir, entêtante, presque intrusive : pourquoi écrire ? Non pas la question académique, traitée dans les préfaces ou les manifestes, mais celle qui s’impose dans la solitude du bureau, face à la page encore blanche, dans le léger vertige du commencement. Celle qui surgit dans les moments de doute, dans les périodes de silence, dans les renoncements – il y en a – comme dans les reprises, souvent imprévisibles.
Cette interrogation traverse mon prochain roman comme elle traverse, en réalité, tous les précédents.
On y suit un ancien écrivain à succès, retiré du monde littéraire depuis quinze ans. Le silence, chez lui, n’est pas une posture mais une conséquence : un drame intime, familial, déclenché par la révélation de secrets enfouis, ces vérités généalogiques qui, comme chez Modiano ou Claude Simon, fissurent l’identité plutôt qu’elles ne l’éclairent. Il s’est retiré à Trouville-sur-Mer, ville qui n’est pas anodine. Trouville, c’est à la fois la lumière impressionniste et une certaine mélancolie balnéaire, celle que Boudin ou Monet ont su capter : une beauté traversée de vents, de marées, de saisons intérieures. Là, il est devenu libraire de livres anciens. Non plus créateur, mais passeur. Non plus producteur de phrases, mais gardien de celles des autres. Il vit avec sa compagne dans le feutré des rayonnages, dans l’odeur du papier vieilli, dans ce temps suspendu propre aux librairies anciennes, où chaque volume semble contenir non seulement un texte, mais une vie antérieure. Comme si, incapable ou refusant désormais d’écrire, il s’autorisait encore à habiter la littérature par procuration. Flaubert s’invite alors, discrètement mais avec autorité. Non pas comme une référence décorative, mais comme une présence. Flaubert, c’est l’exigence absolue, le refus du à-peu-près, cette idée que « le style est une manière absolue de voir les choses ». Il devient ici maître d’âme et maître d’arme ; celui qui rappelle que l’écriture n’est pas seulement une activité, mais une discipline, presque une ascèse. Cet équilibre fragile se fissure lors d’un dîner mondain – scène presque classique du roman français, de Proust à Nimier – où surgit une ancienne actrice, figure à la fois publique et insaisissable. Elle porte en elle quelque chose du temps passé, du mystère, de la survivance. Sa présence agit comme un révélateur : ce qui était enfoui remonte. Et avec cela, le désir d’écrire. Non pas pour revenir sur le devant de la scène, illusion dont le personnage s’est défait, mais pour affronter ce qui est resté sans mots. Car c’est peut-être là que se loge le cœur du roman : écrire non pour dire, mais pour empêcher l’oubli de tout emporter. Ou, comme l’exprime le narrateur : « Écrire pour ne pas laisser s’enfuir ce qui tremble encore dans l’ombre. »
Ce livre s’inscrit dans le prolongement de Car la nuit sera blanche et noire, publié quinze ans plus tôt. Il en reprend certaines ombres, certains motifs tout en s’en détachant suffisamment pour exister de manière autonome. Comme ces œuvres tardives qui dialoguent avec les premières sans s’y soumettre.
Une nouvelle, parue dans Menteries, en constitue la matrice : preuve, s’il en fallait, que les textes ne cessent de migrer, de se transformer, de chercher leur forme juste. Ce qui était bref devient ample, ce qui était esquissé trouve ici un autre rythme, une autre respiration.
Entre ces deux romans, il n’y a pas eu de silence, mais un déplacement. Des projets alimentaires, bien sûr – nul écrivain n’échappe à cette nécessité très concrète –, mais aussi des entreprises passionnantes, qui ont permis d’explorer d’autres formes, d’autres manières de raconter. Comme si, à défaut d’écrire le roman attendu, il fallait continuer à écrire tout court.
Et puis une phrase : « Finalement, Bérénice ne m’avait pas quitté. »
Comme souvent, tout part de là. Une phrase qui s’impose, qui contient déjà un monde, un passé, une tension. Elle rappelle ces incipit qui font basculer : le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » de Proust, ou le « Aujourd’hui, maman est morte » de Camus. Non par leur style, mais par leur capacité à ouvrir immédiatement une brèche.
Le reste est venu sans plan, sans architecture préalable, presque malgré moi. Comme si les mots attendaient leur tour. Comme si le livre savait déjà ce qu’il voulait être. Il ne s’agissait, au fond, que de raconter un retour à l’écriture. De suivre ce mouvement fragile, incertain, fait de résistances et d’élans. Et d’y faire entrer Flaubert comme compagnon de route. Ce qui ne surprendra pas ceux qui me connaissent bien. Ce roman est né de là : une phrase, un retour, un dialogue silencieux avec un auteur tutélaire. Car ceux qui écrivent le savent : on ne se débarrasse jamais totalement de ce qui, un jour, vous a fait écrire.
Les questions, elles, demeurent.
Pourquoi écrit-on ? J’ai longtemps cherché la réponse dans les livres des autres : correspondances, journaux intimes, autobiographies. J’y ai croisé Kafka, qui écrivait comme on se sauve, Gide, qui écrivait pour se comprendre, Yourcenar, qui écrivait pour inscrire l’individu dans le temps long. Et pourtant, aucune réponse ne s’impose définitivement. La seule qui tienne, peut-être, est la plus simple et la plus inquiétante : on écrit parce qu’on ne peut pas faire autrement.
L’autre question est plus trouble encore : quelle part de soi se glisse dans la fiction ? Non pas l’autobiographie explicite, mais cette présence diffuse, cette matière inconsciente qui imprègne les personnages, les situations, les obsessions.
Jean Carrière, dans Le Prix d’un Goncourt, l’exprimait avec une lucidité presque brutale : « Car, après tout, qu’est-ce qu’un roman sinon l’expression sous quelque forme que ce soit des figures obsédantes qui hantent et gouvernent notre destin ? Écrivant ma vie avec mes romans autant que mes romans avec ma vie, le mot fiction n’a plus aucun sens, écrire demeure une entreprise hasardeuse où il y va de ma survie. […] Écrire relève du coup d’État, de la prise de pouvoir par la force. C’est poursuivre la lecture des œuvres qui nous ont fascinés en y substituant nos propres démons. » Peut-être est-ce là, finalement, que réside le cœur du travail : dans cette tension jamais résolue entre ce que l’on croit inventer et ce qui, en réalité, s’impose à nous.
Je reconnais dans cette description quelque chose de mon propre mouvement intérieur : l’impression de poursuivre la lecture des livres qui m’ont marqué en essayant d’y ajouter, non pas une note de bas de page, mais une variation personnelle. On écrit après Flaubert, après Maupassant, après Zola, non pour leur répondre, mais parce que leurs œuvres ont déplacé en nous des lignes qu’il devient impossible de remettre en place.
Au fond, écrivain malgré soi, c’est peut-être cela : constater que, malgré les détours, les récits historiques, les enquêtes littéraires, les travaux de commande, les pauses, les désillusions, quelque chose en nous continue d’exiger des phrases. Et qu’à chaque fois que nous croyons avoir clos le chapitre de la fiction, une voix retourne doucement la page.
[La place des Vosges, vue de l’appartement de Victor Hugo © Joseph vebret]