Longtemps, j’ai tenu un journal intime. Un vrai : cahiers cartonnés, écriture serrée, dates en haut à gauche. On y écrit pour soi seul, avec la certitude tranquille que personne ne viendra jamais y poser les yeux. Cela change la manière d’écrire. On se permet ce que l’on n’oserait pas ailleurs : des phrases inachevées, des humeurs sans justification, des noms jetés sans contexte, des règlements de compte avec soi-même, des colères, des aveux sans élégance. Le journal intime est peut-être la seule forme d’écriture entièrement libre, précisément parce qu’elle n’a pas de lecteur.
Depuis toujours, les journaux d’écrivains m’ont fasciné autant que leurs œuvres, peut-être davantage. Le journal de Kafka, celui de Green, les carnets de Flaubert, Léautaud, Gide, lus et relus comme des journaux de bord. J’aime cette façon qu’ont les écrivains de se regarder écrire, de noter le doute avant la phrase, la résistance avant la page, le découragement avant la reprise. J’y cherchais quelque chose que je ne savais pas formuler clairement : une justification, sans doute, une forme d’autorisation tacite. Si eux aussi doutaient, si eux aussi recommençaient, si la fabrique de l’écriture était, pour eux aussi, ce chantier bouillonnant, mal rangé, encombré, alors je n’étais pas seul. Alors je pouvais continuer.
Puis j’ai abandonné cette écriture de l’intime. Ou plutôt, elle s’est déplacée : carnets d’écriture, notes éparses, fragments accumulés au fil des années, presque malgré moi, que j’ai fini par vouloir ordonner, ou du moins rassembler. Ces feuillets entassés dans des chemises fatiguées sont devenus Les Fragments désordonnés, un ensemble de lectures et de réflexions sur la littérature et l’acte d’écrire, paru en Suisse aux Éditions de l’Hèbe. Deux volumes, à quelques années d’intervalle. Ce n’était plus le journal intime. Le passage à l’imprimé modifie la nature de ce qu’on écrit, même rétrospectivement, même lorsqu’on croit n’avoir rien changé à la vérité première. On sait, en relisant, qu’un regard étranger viendra là. Cela se sent dans les phrases, dans les silences que l’on garde ou que l’on comble, dans cette légère tenue que prend la pensée dès qu’elle se sait attendue.
Mais cela restait une forme close, définitive. Un livre reste un livre : on le referme, il a une couverture, un début et une fin. Il entre dans l’ordre des choses achevées.
Ce que j’explore ici est d’une autre nature, et je ne sais pas encore très bien laquelle.
« Le temps, etc. » n’est pas un journal au sens strict : pas de confidences, pas de ligne directrice imposée, pas de pacte de tout consigner. Des fragments, plutôt, une forme qui me correspond, cette manière de saisir quelque chose au vol sans prétendre l’épuiser. Peut-être des repères chronologiques, pour que le temps qui passe laisse une trace visible. Ou simplement des instantanés : une lecture, une phrase entendue, une matinée d’écriture, une rencontre, une hésitation, une photo. L’écriture en train de se chercher. Les jours où elle avance et ceux où elle piétine. Le doute comme état ordinaire, non comme crise.
Ce qui change, fondamentalement, c’est la mise en ligne. L’immédiateté. Cette idée me plaît et m’inquiète ; ce qui est généralement bon signe. C’est une prise de risque.
Le journal intime que je tenais pour moi seul avait la liberté de l’impunité. Celui-ci aura la liberté – ou tentera de l’avoir – de l’assumer. Je ne sais pas ce que cela donnera. C’est précisément pour cela que je commence